Il y a des films qui posent un conflit, et d’autres qui l’habitent jusqu’à le rendre insoluble. Ici, rien ne se laisse réduire à une opposition manichéenne cat dès ses premières images, le film installe un monde où la violence semble répondre à une nécessité plus vaste. Ainsi, on se retrouve dans un Japon médiéval imaginaire où le prince Ashitaka est maudit après avoir tué un dieu sanglier corrompu par la haine. Contraint à l’exil, il découvre un monde profondément fracturé : d’un côté la forêt sacrée, habitée par des esprits animaux, de l’autre la cité industrielle de Dame Eboshi, communauté prospère qui abat la forêt pour assurer son expansion. Entre chaque camp (loin d’être des blocs homogènes) Ashitaka tente de regarder le monde « sans haine », ce qui ne revient pas à effacer le conflit mais à en percevoir simultanément les contradictions.
Dans ce paysage, le personnage de San vient encore déplacer les lignes. Élevée par les loups, elle rejette radicalement son humanité, elle ne peut ni appartenir pleinement à la nature ni redevenir humaine. À travers elle, le film rend sensible une impossibilité plus large, celle d’une réconciliation totale, comme si toute tentative de synthèse était vouée à rester incomplète.
Lorsque la mort du dieu-cerf déclenche une catastrophe incontrôlable, la forêt est ravagée, la cité industrielle est en ruines, les dieux animaux disparaissent, et pourtant de jeunes pousses émergent de la terre détruite. Ce que le film laisse alors affleurer se trouve dans cet interstice: la tragédie écologique ne naît pas uniquement de la méchanceté humaine, mais aussi de besoins réels, d’espoirs légitimes, de communautés qui, en cherchant simplement à vivre, participent malgré elles à ce qu’elles détruisent.