Alice avait réussi à quitter le trottoir. Mais quand son mari meurt empoisonné, la justice ne voit plus en elle qu’une ancienne prostituée.

Préparatrice dans une pharmacie, mariée et enceinte, elle avait pourtant réussi à reconstruire sa vie. Mais tout l’accable : son accès aux produits toxiques, la réapparition récente de son ancien proxénète et la haine d’une belle-mère prompte à l’accuser. Maurice Cloche escamote presque entièrement l’enquête et le procès. D’une scène à l’autre, Alice passe de son comptoir aux barreaux, comme si la justice avait déjà décidé de son sort.

Condamnée à dix ans de réclusion, elle découvre d’abord la Petite Roquette, ancienne prison parisienne pour femmes située près du Père-Lachaise et démolie en 1974. Elle est ensuite transférée à la centrale de Haguenau, en Alsace, l’un des deux grands établissements féminins que comptait alors la France. Jusqu’à 800 détenues avaient pu s’entasser dans cet ancien hôpital placé sous la surveillance de religieuses.

Arrivée, fouille, première nuit, travail collectif, punitions, rivalités : la caméra accompagne Alice à travers les différentes étapes de l’enfermement. Le beau noir et blanc prend toute sa force dans les plongées sur les coursives et les espaces grillagés. Vues d’en haut, les prisonnières semblent parquées dans d’immenses cages. Les lieux deviennent alors plus éloquents que les dialogues pour exprimer la peur, la promiscuité et le poids des années à venir.

Certaines péripéties conservent une théâtralité un peu marquée et plusieurs événements surgissent si brusquement qu’on croirait parfois des scènes manquantes. Les détenues correspondent aussi à des figures assez familières du mélodrame : la révoltée, la provocatrice, la résignée, la camarade fidèle… Mais plusieurs séquences frappent juste, particulièrement lorsque la sévérité de l’institution laisse filtrer un geste d’humanité. Germaine Kerjean campe une directrice inflexible, tandis que Louis Arbessier donne au directeur une autorité plus compréhensive. Le film pose ainsi une question qui agitait déjà l’administration pénitentiaire : une prison doit-elle uniquement punir ou préparer aussi le retour à la liberté ?

La grossesse d’Alice donne au récit sa dimension la plus douloureuse. Elle accouche en détention, puis doit laisser son fils grandir dehors auprès de sa mère, avec l’aide de René, son ancien collègue. Amoureux d’elle, celui-ci engage un avocat et s’obstine à faire reconnaître son innocence. Les rares visites entretiennent son espoir tout en lui rappelant ce que la condamnation lui enlève : sa liberté, mais aussi les premières années de son enfant.

Danièle Delorme, remarquable deux ans plus tôt dans "Voici le temps des assassins" de Julien Duvivier, porte ce rôle avec sensibilité. Elle fait passer Alice par la révolte, l’abattement et l’espoir sans rechercher constamment les larmes. Face à elle, Jacques Duby, visage familier des seconds rôles du cinéma français, se montre touchant en amoureux fidèle et obstiné. Jane Marken compose une belle-mère redoutable, tandis que Joëlle Bernard et Vega Vinci donnent un peu de relief au groupe des détenues. Les dialogues, souvent bien tournés, portent les signatures de Francis Carco, écrivain familier des bas-fonds, et d’André Tabet, futur dialoguiste du Corniaud et de La Grande vadrouille.

Le public répondit présent : "Prisons de femmes" attira 1 377 029 spectateurs dans les salles françaises. Quatorze ans plus tard, le 2 février 1972, l'émission "Les Dossiers de l’écran" le choisit encore pour introduire un débat intitulé « Le régime pénitentiaire en question ». Responsables de l’administration et du personnel des prisons, psychiatre et religieuse travaillant auprès des détenues confrontèrent alors la fiction à la réalité. Le film avait beau forcer certains traits, son sujet demeurait suffisamment actuel pour nourrir une discussion de société.

La copie DVD dure 93 minutes, donnant parfois l’impression de contenir la matière d’un récit plus ample. Quelques ellipses, des effets datés et des poussées mélodramatiques empêchent l’ensemble d’atteindre toute la force promise par son sujet. Mais l’intérêt tient jusqu’au dénouement, grâce à une interprétation solide, des images marquantes et une émotion sincère. La justice a réduit Alice à la femme qu’elle avait été. Maurice Cloche réussit, lui, à regarder celle qu’elle était devenue

David-Hainaut
7
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le 13 août 2026

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