Ah mais rien que l'intro !
Juste l'intro...
Dès les premières images, ce film envoie un signal fort. Pas de musique pompière ni d'explosion, pas d'avengerie à la con pour capter l'attention avec de gros hochets flashy.
Non, au lieu de ça, le film tente tout de suite de poser une atmosphère – dès les écrans MGM, Sony et Amazon, je précise ! – afin de faire ce que tout film devrait faire, en fait : chercher à nous investir plutôt que nous distraire.
C'est con, mais j'aime à me dire que ce film ne s'appelle pas Projet Dernière chance par hasard (Project Hail Mary dans la langue de Rocky Balboa).
Le blockbuster étatsunien étant à l'agonie, on a essayé de relancer la machine avec les derniers éléments fissibles à disposition. Sunshine, Seul sur Mars, Interstellar, Premier contact... On a ensuite rassemblé les derniers esprits compétents que compte Hollywood – en l'occurrence ici les deux auteurs de La Grande aventure Lego – et on leur a demandé d'extraire de ces dernières grandes fresques spatiales tout ce qui, dans ce cinéma à grand spectacle, relève du grand cinéma tout court.
Alors oui, c'est sûr, avec une telle logique, ce Projet Dernière chance pille à droite comme à gauche et ça se sent un peu, j'en conviens (et on en reparlera). Mais au moins on ne saura pas retirer à ce film ce grand mérite d'avoir su remettre le soleil au centre du système solaire, notamment en rappelant qu'on ne fait pas voyager les spectateurs en leur jetant de la poudre aux yeux, mais en prenant la peine de forger des parcours, des lieux et des moments.
Et c'est la première bouffée d'air frais de ce Projet Dernière chance. Il offre tout de suite un cadre sensoriel. On n'explique rien. On montre juste. Et à nous, spectateurs, de déduire.
Alors certes, rien d'extraordinaire – surtout que le film ne se prive pas d'avoir recours à quelques conventions plus qu'établies comme le héros qui commence amnésique ou les verbalisations faites à soi-même pour surligner les enjeux – mais c'est néanmoins tout à l'honneur de ce film que de chercher à le faire avec un vrai sens de la mesure et du rythme.
On sait ce qu'on montre et comment on le montre. On sait ce qu'on suggère et ce qu'on laisse en suspend. Et surtout, on fait confiance au spectateur par rapport à sa sensibilité, son intelligence et surtout sa gestion de la frustration.
Et si j'entends bien que le film aurait pu pousser les curseurs un peu plus loin à ce sujet, je trouve malgré tout que, dans le cadre d'une super-production qui entend brasser très large, le curseur reste positionné à un niveau plus que satisfaisant. Un niveau où tout le monde peut y trouver son compte et communier dans un même élan.
C'était d'ailleurs là toute l'identité, selon moi, des blockbusters étatsuniens d'antan. Une identité qui faisait sa force, et une force avec laquelle Projet Dernière chance a le bon goût de renouer.
Comme un symbole, le héros est une élite intellectuelle déclassée. On comprend qu'il n'y a encore pas si longtemps, son assurance lui conférait une arrogance et des certitudes parfois mal placées. La relégation lui a appris le doute et la modestie, mais tout en entamant une assurance et des certitudes pourtant nécessaires face aux enjeux du monde d'aujourd'hui.
C'est par ailleurs tout le rôle qu'est censé jouer l'élément perturbateur autour duquel s'orchestre ce Projet Dernière chance : être une crise tellement existentielle que celle-ci va obliger tout un monde à remettre les choses à l'endroit.
Pas de temps pour la réflexion. L'aggiornamento s'impose maintenant, que ce soit aussi bien pour les personnages que pour l'industrie hollywoodiennes.
Tout ce film est une ode à ceux qui savent vraiment faire. Ceux à qui on a coupé les ailes pour des raisons futiles, injustes et politiciennes. Ceux à qui il va falloir redonner vie, pour qu'ils puissent rallumer l'étincelle collective.
En pleine Amérique de Trump, ce film résonne à la manière d'un célèbre discours sur l'état de l'Union prononcé par Obama en lendemain de crise : We do big things. L'Amérique demeurera l'Amérique tant qu'elle saura rester fidèle à l'état d'esprit originel de chacun de ses nouveaux arrivants. Venir avec peu, mais faire avec ce qu'on a, du mieux qu'on peut et avec la foi qu'on arrivera à le faire. Ce n'est qu'ainsi que l'Amérique arrivera à (re)faire de grandes choses. Doing big things.
Or c'est exactement cet état d'esprit-là que j'ai ressenti dans tout ce Projet Dernière chance.
Franchement, toute la première moitié du film, pour moi, elle s'est révélée plus qu'engageante.
On amène chaque élément au bon moment, on dose bien, sans trop en dire mais tout en sachant dire ce qu'il faut. On ménage les mystères, on propose même de belles surprises (pour peu qu'on ne se gâche pas le film en voyant la bande-annonce), on laisse au spectateur le temps de se projeter, on sait relancer quand il convient de relancer... Et surtout, on sait prendre des risques.
Parce que, l'air de rien, à vouloir absolument faire un pot pourri de tout ce que l'épopée spatiale a pu produire de meilleur ces derniers temps au sein du cinéma à grand spectacle, ce Projet Dernière chance se retrouve à faire le grand écart entre des univers très contrastés. Et quand bien même l'équilibre trouvé est parfois précaire, c'est vraiment à l'honneur de toute l'équipe du film que d'avoir essayé (autant que faire se peut), de donner de la cohérence à cet élan disparate.
Côté distribution, Ryan Gosling joue plutôt bien le grand enfant enthousiaste pas vraiment à sa place, surtout qu'il est très bien équilibré par le personnage de Sandra Hüller qui, malgré sa posture d'adulte fataliste et totalement désabusée, parvient malgré tout à sauvegarder une dimension humaine dans son interprétation.
Niveau photo, le très chevronné Graig Fraser s'est risqué à de sacrées séquences lumineuses franchement efficaces ; s'osant même parfois à des mariages chromatiques assez culottés mais au final plutôt convaincant (je pense notamment à l'opposition orange/vert sur Tau Ceti-E, les initiés comprendront).
Et puis enfin, je tiens aussi à souligner la composition musicale de Daniel Pemberton qui n'a clairement pas joué la carte de la sécurité en mobilisant à la fois un registre aussi ostensiblement religieux – mais auquel le titre original du film appelait presque obligatoirement – tout en l'encadrant de contre-pieds électroniques faisant référence à des univers cinématographiques parfois antinomiques entre eux, oscillant entre aventure spatiale et comédie. Le résultat est assez déstabilisant mais, la plupart du temps, le pari se révèle étonnamment gagnant. C'est même franchement une très bonne B.O. comme on ne nous en pas sortie depuis longtemps, sachant non seulement apporter une dimension supplémentaire aux scènes qu'elle accompagne, mais en parvenant aussi à rester dans les têtes après le visionnage du film.
Or, à tenter autant et dans tous les secteurs, ce Projet Dernière chance parvient régulièrement à faire ce qu'on n'espère même plus dans ce genre de film : il finit par générer des singularités.
Parfois ça tiendrait presque de l'accident tant ça aurait mérité d'être davantage creusé.
Je pense par exemple à cet effet de narration très intéressant où Grace se retrouve avec des cadavres sur les bras avant que les souvenirs de ces gens ne lui reviennent progressivement. Voir naître une relation après qu'on sache qu'elle soit déjà terminée, ça crée une tension dramatique particulière que le film n'a pas su ou voulu exploiter plus que ça alors que ça aurait franchement mérité de l'être.
D'autres fois, c'est clairement le produit d'un effet de contraste pleinement conscientisé.
Je pense notamment aux multiples effets d'opposition entre les deux temporalités de narration qui s'alimentent très bien mutuellement : l'air de rien, les passages dans l'espace sont pleinement animes d'une energie positive qui permettent de surligner, au sein des passages très mornes et fatalistes passés sur la Terre, ce qui lui manque, à savoir la petite folie et naïveté créatrice d'un Rowland Grace.
Je note aussi l'habile manière dont cet effet de contraste est géré dans la relation Grace / Rocky. Les logorrhées du premier n'en renforcent que davantage la force de certaines locutions du second.
Et si à chaque fois ces singularités finissent par faire mouche, c'est aussi et surtout parce qu'elles sont avant tout pensées pour produire des moments de cinéma. J'entends par là des moments qu'on ne peut vivre que devant un grand écran ; ces mélanges d'images, de musiques et d'intrigue qui font qu'à un moment donné on ressente quelque chose de spécifiquement cinématographique.
D'ailleurs, comme un symbole encore, il y a au milieu du Projet Dernière chance cet instant qui résume au fond très bien l'esprit du film ; un instant durant lequel le personnage principal ne bouge plus, ne dit plus rien et contemple le spectacle sensoriel qui s'offre à lui. On lui demande alors pourquoi ne bouge-t-il plus et il répond alors simplement qu'il profite.
« Having a moment, » en langue originale.
Or, c'est justement ça que moi j'attends du cinéma – et a fortiori du cinéma à grand spectacle – c'est qu'il sache nous offrir ces moments.
Alors après, il reste certain qu'à vouloir jouer autant de chevaux à la fois – et avec en sus les contraintes propres à ce type de production – ce Projet Dernière chance se prend parfois les pieds dans ses multiples tapis.
Conséquence la plus néfaste d'une telle démarche , c'est l'insistante impression de « déjà-vu ailleurs » ou – pour être plus précis – celle du « déjà-vu dans un autre film bien précis ».
Pour le coup – et on en parlait déjà plus haut – les sources d'inspiration sont tellement manifestes qu'on ne peut pas les louper.
Je pense notamment à ces soleils qu'on rallume à la façon d'un Sunshine ou bien encore à cette salle de relaxation qui rappelle aussi fortement le film de Boyle.
Je pense aussi à la découverte de Rocky qui n'est pas sans rappeler les premiers échanges avec les aliens dans Premier contact. Et même constat concernant toute narration en flash-back.
Je pense enfin à cette sortie chaotique dans l'atmosphère de Tau Ceti E qui, avec l'accompagnement musical, n'est pas sans rappeler la scène d'amarrage avec le vaisseau Endurance dans Interstellar.
Certains y verront-là des clins d’œil, d'autres des emprunts. Moi j'avoue y voir un pillage sans vergogne et c'est certainement là l'un des aspects du film qui me dérange le plus.
L'autre limite de ce Projet Dernière chance c'est qu'à vouloir à ce point cocher toutes les cases des passages obligés de ce genre de cinéma, il en vient à la longue à sombrer dans le trop plein, s'étalant inutilement en longueur dans un final qui n'a plus vraiment les moyens de nous surprendre et qui compense en conséquence avec des ressorts émotionnels un peu trop faciles et surtout un brin éculés.
Malgré tout, l'un dans l'autre, ce sont là des défauts avec lesquels j'ai accepté de composer volontiers.
Et j'ai accepté de composer avec parce que ça m'a fait du bien de retrouver, dans un blockbuster, une vraie culture de cinéma. J'irais presque envie de dire une vraie envie de cinéma.
Alors oui, il reste vrai qu'au bout du compte, ce Project Dernière chance n'aura pas révolutionné grand chose, et cela je l'entends parfaitement. Mais là n'était ni son ambition, ni son intérêt.
Le projet consistait juste à se rappeler comment, aux Etats-Unis, on parvient à accomplir des big things.
Et sur ce point-là, ce film résonne clairement comme un manifeste.
On se montre modeste ; on ne fanfaronne pas avec des stars and stripes flottant de partout et surtout, on accepte d'apprendre de l'étranger, jusqu'à se risquer éventuellement à un acte de générosité final fort salvateur.
Tout ça est présenté comme la remise d'un monde à l'endroit, d'où son impérieuse nécessité de finir tel qu'il a fini.
J'entends par là cette nécessité de finir sur une note indéniablement positive. Alors bien sûr, ne pas sacrifier Rocky au moment où c'était envisageable rompt avec la culture du risque que j'évoquais plus haut. Mais tuer Rocky, ça impliquait de faire pencher le film du côté du deuil inextricable alors qu'il était justement en train d'initier une dynamique positive. Or, Projet Dernière Chance est justement un film animé par cette foi qu'il n'est jamais trop tard ; cette idée que même dans les circonstances les plus désespérées, tant qu'il y a une possibilité, il y a toujours une raison d'y croire. Ce film est un appel à l'énergie positive. Il ne pouvait qu'être optimiste. Et franchement, on en manque des films optimistes de nos jours, et c'est la raison pour laquelle – je l'avoue – malgré le caractère éculé que cela donne à cette résurrection inattendue, je suis ravi que les auteurs aient décidé de ne pas sacrifier l'élan optimiste de leur film, au risque de perdre le sens de son propos.
Or c'est effectivement bien de cette Amérique-là dont on a aujourd'hui besoin. De celle-là et pas d'une autre.
En espérant donc qu'en termes de cinéma comme de toute autre chose, l'Amérique sache raviver son étoile, celle qu'on aimait contempler autrefois. Celle du savoir et de la coopération. Celle qui roule un peu des mécaniques mais tout en sachant ne pas en faire trop. Bref, celle avec qui il y aurait encore possibilité de « having moments »...