Le film commence par une succession d'images de différentes forces en mouvement : une bobine, la mer, un soleil, des nuages. La matière bouge, est prise dans un flux qui est constitutif de sa puissance, de son empreinte sur le monde. Qu'en est-il alors de la parole ? Est ce une réalité immatérielle, impuissante car volatile, prise constamment dans un perpétuel cycle de destruction instantanée ?
Il est important ici de noter qu'il s'agit de mettre en scène la puissance de la parole et non du langage. On ne parle donc pas ici d'un principe de communication, d'un principe a priori réglant l'efficacité de la langue, mais bien de la matérialité même du langage : le son. La parole c'est l'outil, ce qui va actualiser le langage par un processus physique engendrant une sonorité. La puissance de la parole sera alors la puissance d'un langage devenu matière - ayant un impact réel sur le monde.
"Dernier avertissement" entend t-on : phrase qui fait souvent l'effet d'un choc, qui initie un mouvement, une réaction préventive. Puissance brute de mise en mouvement destinée à anticiper une autre forme de puissance.
Comment se concrétise l'efficacité de cette puissance ? Par l'écho : l'écho transporte la puissance de la parole, la fait se répercuter et décuple sa portée. Le "allo" sera alors un écho. le téléphone n'est pas mis en scène comme ce qui fait de la parole une réalité détachée de la matière, capable de traverser l'espace et de s'affranchir du temps, il reste un outil de propagation de l'écho : il est matière transportant la matière qui s'élève, se répercute sur le satellite et retombe sur sa cible. S'il faut un récepteur c'est qu'il y a quelque chose à réceptionner. La parole a alors, dans l'échange téléphonique, une double puissance, ou plutôt, une puissance en deux temps : choc et onde de choc. En tant que matière, la parole est mise en mouvement, et produit un choc à l'arrivée. Le choc du "fiche moi la paix" créer l'onde de choc du désespoir. Miroir du satellite : la lune apparaît, elle aussi est matière et mise en mouvement de la matière, inertie et donc puissance.
La conversation qui suit entre les deux nouveaux personnages (reprise du dialogue de Poe) est alors limpide : la divinité a créé seulement dans un premier temps, elle a actualisé sa volonté de puissance. Nous pouvons ici noter d'ailleurs que lorsque le personnage féminin trouve cette idée blasphématoire, son interlocuteur dit qu'il veut lui faire comprendre "pas à pas" en prenant sa cheville pour la faire avancer. Encore une magnifique mise en parallèle de la puissance de la parole qui devient puissance pure de mise en mouvement : faire comprendre c'est faire avancer au sens propre du terme.
Puis arrive la doctrine : il n'est pas une seule action qui n'ait un résultat infini. Chaque action met en mouvement tous les atomes de l'atmosphère. Les résultats d'une impulsion donnée sont sans fins. Il faut alors suivre le parallèle qui est fait entre la puissance de la matière et la puissance de la parole. Même s'ils ne se manifestent pas de la même manière, les résultats de cette puissance et leurs principes sont les mêmes. La répercussion qu'a la mise en mouvement de la matière est infinie, et "une partie de ces résultats pouvait rigoureusement être suivie dans l'espace et dans le temps". La répercussion qu'a, sur le corps et l'esprit, la parole peut être suivie de manière analogue et par le moyen d'une "analyse". Ici, Godard joue sur la polysémie du mot analyse, désignant tout autant une discipline mathématique et la psychanalyse, pour montrer la réalité matérielle de la parole et la stricte équivalence entre ses conséquences et les conséquences de la mise en mouvement de la matière brute du monde. L'écho, le choc et l'onde de choc se retrouvent alors dans le psychisme : répéter une phrase entendue réveille ses conséquences, douloureuses ou pas. Pour illustrer ce pont qui est fait entre la réalité naturelle, ses lois, et la réalité "artificielle" du langage, de la parole, Godard met en parallèle deux tableaux de Max Ernst : Euclide (représenté avec une tête triangle) et l'habillement de la mariée. Les lois physiques et leur langage mathématique sont corrélativement les lois de la communication entre individus et leur langage qui est la parole. Chez Godard, tout est régi par les lois de la matière.
Cette idée ira encore plus loin dans sa radicalité : "la source de tout mouvement est la pensée". L'assimilation de la matière et de la pensée, leur mise en relation, et la matérialité de la pensée qui est la parole sont alors claires.
Nous ne nous attarderons pas plus sur une analyse image par image, le principal du propos est ceci : La puissance de la parole est un très grand film non pas pour les idées qu'il déploie mais pour la manière avec laquelle il les met en scène. La matérialité de la parole et son principe d'inertie analogue à celui des forces de la nature sont représentés par l'écho qui, dans le film, devient répétition d'images, de sons et suivi clair du chemin de la parole. Le principe de choc et d'onde de choc est respecté dans une objectivation de l'esprit qui s'inscrit dans un mouvement dialectique avec la matière : à la fois fait matière par ses lois et principe à l'origine du mouvement de la matière. Cette dialectique est mise en scène par la création perpétuelle de miroirs : la lune miroir du satellite, la dispute miroir des effluves violentes de lave et du fracas des vagues, enfin le dialogue entre les personnages ou entre les tableaux, miroir de cette communication du langage et de la matière qui s'accomplit dans la parole.