Ce que j’aime chez Kelly Reichardt c’est l’attention qu’elle porte constamment au réel englobant une situation, et plus largement à ces instants de passage, ces moments de flottement entre deux évènements qui forment l’humus de l’existence.  


Mais quel est l’intérêt ? Selon moi il est double : d’un côté, si l’on prend au sérieux ce fait que l’immense majorité de notre temps est consacré à ces moments qui ne resteront pas en mémoire, ce réel au contact duquel nous traverse l’émotion stable et silencieuse de la non-émotion, et qui nous fond dans une quotidienneté évanescente ; puis, qu’on lui redonne une épaisseur par l’image, alors se construit un discours sur l’évènement qui retourne l’échelle de valeur. L’évènement ne sera plus cet instant privilégié dans lequel la vie « prend tout son sens » et s’accomplit notre destin mais sera aussi vain que l’éclair qui disparaît aussitôt qu’il a surgi pour laisser place à nouveau au silence de la nuit. L’intérêt pour la vie et ses potentialités esthétiques s’en trouvent inévitablement décuplés : se concentrer sur cet englobant silencieux, sol de tous les évènements, c’est redonner de l’importance à ce qui fait la vie, c’est ne pas épouser les mouvements saccadés de la série discontinue des évènements, mais adhérer à l’inertie du réel.


D’un autre côté, en ce qui concerne le cas particulier de ce film, l’intérêt est de montrer que, même en adoptant une posture de fuite face à cet englobant, en voulant précipiter l’évènement, le réel prend toujours le dessus. On a en effet un homme qui cherche sans cesse à « pimenter » sa vie sans prendre trop de risques non plus : il vole certes, mais dans un musée où on ne lui oppose pas une grande résistance, il est en cavale certes, mais pas de là à changer de pays pour vivre en communauté autonome, faut pas déconner. C’est un enfant qui ne peut faire sans le confort du noyau familial – autant affectif que financier – mais à qui l’idée de braver l’interdit semble toujours alléchante. Le vol n’est d’ailleurs in fine motivé que par ça : le frisson du vol. On n’aura jamais de certitude sur ce qu’il fait des toiles et l’idée que ce ne soit qu’un petit bourgeois qui se sert de l’argent de maman pour faire ses bêtises me plaît beaucoup.  


Mais même si l’ironie du titre en face de ce personnage demi habile est sympathique, faut-il s’arrêter là ? Ce personnage est-il le seul adulte-enfant qui illustre la vanité de la volonté de créer l’évènement ?  


C’est en se posant ces questions que la puissance du film apparaît au grand jour : tous les hommes sont dans la même situation.  


La guerre, toujours présente comme un bruit de fond dans le film, est montrée comme jouant sur cet idéalisme fuyant pour enrôler des troupes. Dans le bar, un homme dit s’être enrôlé pour voir s’il était courageux ou lâche et dit avoir été « rattrapé par la réalité ». Il ne faut pas entendre cette phrase comme un aveu de lâcheté de sa part mais comme l’idée que la fuite devant l’englobant n’est jamais qu’illusoire, accompagnée de grandes idées qui buteront toujours sur un réel trop épais, et que cette fuite est protéiforme : que ce soit par des actes jugés courageux comme aller faire la guerre ou d’autres affublés d’un index moral négatif comme le vol, tous ont pour caractéristique commune cette recherche de l’évènement en face d’un réel toujours là, recherche puérile et aux conséquences lourdes. Lorsque dans le bus, la petite famille avec le soldat à l’air bien heureuse, au réveil le mari est parti, la femme laissée seule avec l’enfant, de la même manière que la femme de notre protagoniste.  


Partant, il serait logique d’interroger la figure de l’enfant et sa représentation dans le film. C’est simple : l’enfant fait exactement la même chose que l’adulte. On lui donne de l’argent, il brave l’interdit, on le laisse tout seul, il jette des cailloux : mouvement classique de l’enfant qui dans une dialectique entre intériorité et extériorité, marque son individualité séparée du monde en transformant le monde par un geste de violence.  


La vanité de cette fuite en face du silence du fond supportant l’existence est illustrée par des procédés de mise en scène : de longs plans circulaires qui traversent le décor pour enraciner l’évènement dans l’inertie générale du monde. Ou encore, quelques secondes d’attentes lorsqu’une voiture quitte le champ de l’image : aux mouvements et au bruit succèdent toujours irrémédiablement le repos et le silence, à peine affectés par l’écho de la brève parenthèse bruyante qui a eu lieu.  


Accepter cet englobant, reprendre contact avec l’inertie du monde pour accorder une importance redoublée a cet humus de l’existence, se réintégrer dans un milieu au lieu de vouloir s’en affranchir : voilà l’ambition de Reichardt. Ici elle s’exprime par la négative : regardons ce que c’est que la fuite en face de ce réel et mettons en scène son absurdité. Fuite et enfantillage sont synonymes dans le film et sont l’apanage de l’homme, les femmes en pâtissent. Si son ami est excité par l’idée qu’il connaît quelqu’un de recherché, il faut une femme pour assurer que cette ambition puérile ne contamine pas trop longtemps le foyer.  


Cette esthétique du non-évènement, ou plutôt de l’épaisseur de ce qui se trouve entre les évènements offre un terrain fertile à l’expression créative de Reichardt, ce n’est pas l’évènement qui meurt et se fond dans le calme, c’est le calme intemporel qui est occasionnellement bouleversé par un évènement bref et vain. Ainsi, la maturité est dans l’importance accordée à l’entre-évènement qui constitue la plus grosse partie de l’existence, dans l’adhérence à la nuit et pas dans le frisson de l’éclair. Et la puérilité enfantine de la fuite finit toujours par être violence, à l’image du dernier plan du film : le flic qui joue avec le chapeau d’un manifestant qu’il vient de tabasser. 

Migouel
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le 9 mars 2026

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