On entre dans le cinéma de Jean-Claude Brisseau un peu comme par égarement, le cinéaste construisant depuis plus de 40 ans une Oeuvre éprise de poésie et d'incongruités, une Oeuvre réfutant d'une manière de plus en plus radicale les conventions réalistes de la production contemporaine.
Que le diable nous emporte s'en tiendra donc à son canevas narratif pour le moins rudimentaire ( le scénario n'est ni plus ni moins qu'une intrigue amoureuse contrariée par les névroses de chacun et de chacune, s'achevant sur une sérénade à trois proche de la peinture transfigurée ), préférant glisser vers des continents artistiques inconnus et/ou périlleux ; en ce sens l'incipit tenant lieu sur le parvis d'une gare n'est pour Brisseau qu'un prétexte à retrancher ses personnages dans un appartement-manoir au coeur duquel les obsessions et les meurtrissures de tout un chacun trouvent un écho édifiant à travers celles des figures filmées.
Faussement quotidien, faussement anodin ce morceau de cinéma raconte moins une histoire que des traits de caractère... On sent à maintes reprises tout l'apanage de la pensée libertaire des années 70 durant lesquelles ont grandi les personnages et le réalisateur lui-même, ce dernier nuançant intelligemment son regard en montrant les limites d'un idéalisme aujourd'hui révolu voire pratiquement obsolète. Que le diable nous emporte ressemble à un film de Jean-Luc Godard réalisé par Bertrand Blier ( la musique co-écrite par Georges Delerue évoque celle composée pour Le Mépris ; la décomplexion érotique rappelle celle, totalement délurée, des Valseuses...).
En fin de compte le dernier long métrage de Jean-Claude Brisseau reste un beau film comblé d'aspérités en même temps qu'il repose sur une idée magnifique : est cinéphile ou amateur d'art celui qui a compris qu'une Oeuvre, grande ou petite, belle ou repoussante, est surtout et avant tout faite pour être vue. Etonnant.