Comment oser poser des mots de simple critiqueur sur Raging Bull, un insignifiant alignement de caractères sans forme, pour évoquer une œuvre immense, chef-d’œuvre parmi de nombreux autres d’un génie absolu du septième art ? Comment ne pas se sentir minuscule et prétentieux lorsqu’apparaît un des plus beaux et plus émouvants génériques de film ? Comment prétendre avoir le moindre avis définitif face à une telle leçon de cinéma, administrée par un trio que l’on retrouvera de si nombreuses fois, à renouveler la prouesse de nous bluffer sans nous lasser ?

S’il est présomptueux de prétendre comprendre ce film, sa portée ou même son sens, il reste les impressions qu’il fait ressentir ou les sentiments qu’il fait éprouver. Ce générique a quelque chose d’incompréhensible, il est juste fait d’un long plan fixe, d’une musique et d’un boxeur dansant au ralenti, il semble d’une banalité absolue. Lorsqu’on a le génie de Scorsese, la musique au lyrisme a fleur de corde de Robbie Robertson et le talent de Robert De Niro, un tel générique se transforme d’un tour de magie en un ballet classique émouvant aux larmes de grâce et de beauté. Même si LaMotta n’était pas réputé pour son jeu de jambes, Scorsese le rend aérien et dansant sur une des plus belles musiques de film. Bon c’est vrai, ce n’est pas le jeu de LaMotta qu’on voit mais celui de De Niro mais, si vous voyiez sa majesté Bob dans ce rôle, vous y croiriez totalement, comme si la vie de Jake était filmée et constituait le premier programme de télé-réalité. Si la carrière de De Niro est aujourd’hui discutable, ce qu’il a fait par le passer lui vaudra le respect éternel du monde du cinéma.

C’était donc un trio, Scorsese, De Niro manque Joe Pesci, presque tranquille et inoffensif pendant les trois quarts du film. Il est le petit frère de LaMotta, il le couve, le pousse et reste finalement le plus raisonnable, mais lorsqu’on s’approche trop de la femme de son frère il est capable de vous écraser la tête dans une portière de voiture et Joe Pesci redevient Joe Pesci, dangereux et instable comme on l'aime. Le trio devient quartet si on ajoute Cathy Moriarty, sublime actrice à laquelle on pourrait comparer Scarlett Johansson, jouant Mme LaMotta, divinement belle et sophistiquée mais dont LaMotta fera un trophée, une de ces femmes sublimes que l’on abîme en la considérant comme le prix d’une victoire que l’on oublie sur une étagère, mais ça c’est dans le meilleur des cas.

Car parfois LaMotta aurait mieux fait d’oublier sa femme et ce qui va venir n’est qu’un avis totalement personnel. C’est vrai que le personnage méritait un film, que sa vie a été un destin, mais il est vrai qu’il était aussi un absolu enfoiré, un jaloux maladif qui n’a jamais eu confiance en sa femme et qui s’inventait cocu alors qu’elle allait voir sa sœur. Comme tout jaloux pathologique qui se respecte, et avec tout le machisme latin possible, monsieur transformait son salon en ring et sa femme en sparring-partner, parfois même son frère. Tant qu’il a su boxer sa vie a survécu sur son seul talent, mais quelle fin pathétique et ridicule, à amuser la galerie de gros mots et de blagues vulgaires dans des bars infâmes. Dans l’exercice De Niro est magnifique et interprète sans faiblir les deux faces du personnage, le taureau sec et brutal qui sera suivi du ventripotent sportif vieillissant que tout le monde commence à oublier. Peut-être l’homme avait-il des circonstances atténuantes, mais alors lesquelles ?

Restent des combats parmi les plus incroyables, d’une violence inouïe, des coups qui pleuvent et un LaMotta sans pitié aucune pour des adversaires qu’il considérait en inférieurs. Il semblait le spécialiste des causes perdues, des combats désespérés qu’on retourne au dernier moment pour l’emporter sur le fil. Le jeu de mot est facile mais ce film est un vrai coup de poing doublé d’une démonstration comme sait le faire cette fabuleuse bande de Ritals que sont Martin Scorcese, Joe Pesci et Robert De Niro. Ce film laisse knock out et force est de le reconnaître, il faut quelques jours pour s’en remettre de ce magnifique noir et blanc, qui va si bien à ces rings de boxe, le blanc du ring, le noir des regards, le blanc de la fumée de cigarette et surtout, le noir du sang…

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le 13 déc. 2013

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Jambalaya

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