Raqa
5.9
Raqa

Film de Gerardo Herrero (2024)

Voir le film

Les chemins de l'Enfer sont pavés de bonnes intentions.

Voilà un film qui a une ambition et une originalité, en tout cas au cinéma, car au niveau éditorial il y a eu quantité d'ouvrages sur le sujet : installer une narration dans le cadre de l’État Islamique qui se développa entre 2014 et 2019 aux confins de l'Irak et de la Syrie. C'est à dire une théocratie dictatoriale et oppressante, en particulier quant aux droits de femmes.

L'histoire est supposé être une concurrence entre deux espions infiltrés qui ont chacun une bonne raison d'en vouloir au "califat".

L'une, Musulmane, a souffert dans son corps et pour les siens et a une vengeance à prendre. Elle prétend rejoindre l'EI mais est en fait au service d'Europol.

L'autre est un Espagnol qui joue "le collectionneur", à savoir qu'il est, pour l'EI, acheteur de véhicules et d'armes et revendeur d'antiquités au marché noir. Mais ce n'est qu'une couverture. Il s'est donné pour objectif, en collaboration avec les services secrets turcs, de dévoiler les financeurs de l'EI et de localiser un chef pour qu'il soit éliminé. Son obédience russe et sa motivation n'ont pas été claires pour moi.

Pour comprendre les subtilités de la situation, il faut une certaine culture géopolitique et historique contemporaine, car c'est sommairement expliqué. Ainsi d'un passage où l'on égratigne la Turquie, pays où "tout part en vrille" et qui est un allié (comprenons de l'Espagne dans le cadre de l'OTAN) mais qui accepte une base russe sur son territoire en échange de missiles. C'est une allusion au rapprochement turco-russe de 2017.

Le grand intérêt du film est l'ambiance oppressante d'un système violent et totalitaire, en particulier illustré par l'esclavage des femmes. On voit aussi la collaboration de certaines femmes. Si l'on n'est PAS sympathisant de l'EI, on flippe.

Mais il y a des faiblesses.

D'une part quant aux caractères. Autant le courage et l'humanité de l'espionne, soutenu par le charme et le talent de l'actrice, forcent la sympathie. Autant notre espion ne se dépare jamais d'un air taciturne et constipé, histoire de donner le change du méchant terroriste. Il faut donc décoder ce qui ressort chez lui de l'humanité. Certes, il exfiltrera une esclave blessée. Mais il sacrifiera de sa propre main un innocent pour se dédouaner aux yeux des soldats de l'EI ! Inutile de vous dire qu'à partir de cet instant c'est foutu pour la sympathie et l'identification. On ne sent pas non plus que la bonne action vienne racheter la mauvaise car il n'affiche aucun remord. Donc un personnage complexe mais difficilement soutenable. On se rattrape avec l'espionne mais elle reste, malheureusement, un personnage secondaire.

Et puis il y a quelques bricolages scénaristiques. En fait de concurrence entre nos deux espions, nous avons assez vite une cohabitation, voire une collaboration et même une romance. De plus la succession d'objectifs (liste des financeurs, localisation d'un chef, exfiltration de l'esclave), quelque motivante qu'elle soit, tourne à l'énumération mélodramatique. Implicitement le seul objectif que l'on désire vraiment est de s'échapper de ce territoire, ce qui arrivera à la fin.

Et soudain, le bricolage devient ridicule. Notre héros a appris que la planque du chef qu'il cherche à repérer est à côté d'une mosquée dont les haut-parleurs sont défaillants. Il mène l’enquête et trouve la mosquée. Il se présente, bien qu'armé d'une kalash, comme le réparateur. J'ai pensé à Darty ! Il monte sur le toit et, d'un coup d’œil, repère la maison du chef (c'est souligné par un zoom avant), alors que rien ne la distingue...

- Si, une parabole !

- Non, il y en a partout...

Normal, c'est tourné au Maroc. Or je n'imagine pas que, sous l'EI, tout citoyen pouvait regarder la télé par satellite.

Je sais pas, un garde armé sur le toit de la planque, ça aurait été trop demander ?

De toute façon, identifier la maison, c'est pas au mètre près, car il fera bombarder, par les Russes, le quartier avec les civils qui y vivent. Nous verrons passer au-dessus de nos têtes plusieurs avions CGI qui tiennent de la maquette Heller. Dans ces cas-là on parle de frappe chirurgicale.

Et cette fine scène est accompagnée musicalement par... une petite valse ! Ah ! Johann ! Fort à propos ! Très oriental ! Très suspense !

Plus tard, il demandera aux Russes de lui fournir un compresseur. Là, il faut être abonné à Électronique Pratique pour comprendre qu'il s'agit d'une chambre de compression pour haut-parleur afin de faire la réparation.

Voilà comment, parti d'un sujet ambitieux et d'une reconstitution oppressante, on perd le spectateur, en tout cas celui que je suis.


Addendum : Il y a une scène forte. Des militantes visionnent à la télé des images d'un attentat fictionnel se situant à Paris. Il ne s'agit d'un mélange d'actualités authentiques et de simulations prétendant être issues de news, de vidéo surveillance voire de téléphones. Les militantes sont enthousiastes. Donc la scène est troublante pour qui ne partage pas leur détestation.

Cependant les images se transforment en caméra subjective, afin de personnaliser les disparus, pour prouver que des Maghrébins ou des Musulmans ont été victimes de ces assassinats indiscriminés. On comprend l'intention de ne pas stigmatiser la vaste et internationale communauté musulmane en ne l'associant pas aux terroristes.

Vous me trouverez peut-être exagérément technique et pointilleux mais, comme des news ne peuvent muter en caméra subjective et comme des victimes peuvent improbablement avoir filmé leur propre exécution, cela nuit à la crédibilité des images. Donc, là encore, l'ambition du propos achoppe sur le procédé.

Le-Male-Voyant
6
Écrit par

Créée

le 25 mars 2026

Critique lue 7 fois

Le-Male-Voyant

Écrit par

Critique lue 7 fois

D'autres avis sur Raqa

Raqa

Raqa

5

JonhkebabVK

6259 critiques

Critique de Raqa par JonhkebabVK

Un film d’espionnage prenant dans l’ensemble, même si certaines choses restent un peu confuses …

le 13 mars 2026

Du même critique

Animale

Animale

7

Le-Male-Voyant

37 critiques

La Minettaure.

Avé l'accent d'une pagnolade.- Trois pastis, comme d'habitude.- Bon, on la fait cette critique ?- Boudi, il est super le film qu'elle a fait la pitchoune. Comme toujours, on sait plus grâce à qui :...

le 11 mars 2025

Queer

Queer

6

Le-Male-Voyant

37 critiques

C'est la mode des expos immersives.

Je sors de l'avant-première. J'avoue ne pas avoir lu le livre. Je suis embêté parce que je porte le plus vif intérêt à Guadagnino. Je vous préviens je "spoile" et je tire au gun, comme William.Il est...

le 25 févr. 2025

The Gorge

The Gorge

6

Le-Male-Voyant

37 critiques

Un bal des snipers pas si balloche.

Le pompier a des contraintes professionnelles peu adaptées à la vie de couple et à fortiori familiale. Je me suis laissé dire que la fonction du bal des pompiers est qu'il rencontre l'amour,...

le 21 févr. 2025