Moyenne de mes éclaireurs : 9,8, pas moins ! Voilà qui me semble un brin excessif. Le film ne manque certes pas de belles qualités, mais ce n'est tout de même pas un chef d'oeuvre, me semble-t-il.
Intéressante, la construction, basée sur trois scènes : le temple, la forêt, le tribunal. Chacun de ces lieux est associé à une référence biblique, chose étonnante de la part d'un Japonais - cela explique-t-il l'accueil enthousiaste de l'Occident pour le film, ce qui fut une première pour un film nippon ? Peut-être, fût-ce de manière inconsciente. A moins que ce ne soit cette autre référence à l'Occident qu'est le boléro de Ravel, adapté par Fumio Hayasaka, omniprésent tout au long du film ?...
Commençons par la forêt, le décor de loin le plus présent. Elle figure le jardin d'Eden, et Kurosawa la magnifie, notamment dans le parcours du bucheron au début. Il faut voir la caméra, très mobile, osciller entre les feuilles, les troncs, les branchages, capter les cimes obstruant le soleil, jouer du camaïeu des ombres. C'est splendide, et l'une des grandes forces du film. La forêt, c'est là où se noue, sans jeu de mots, le drame, à cause d'une faute : le viol de Masago, qui est le fruit qu'il ne fallait pas croquer. "Si vous en mangez, vous mourrez" prévient le Créateur. Or qui meurt ici ? Non pas celui qui a violé, ni celle qui l'a, plutôt complaisamment, accepté. Mais celui qui a assisté au viol, impuissant. Voilà un décalage intéressant, qui montre que la justice divine ne rétribue pas forcément chacun selon ses mérites et ses fautes. Pour Masago, son époux mérite la mort, soit parce qu'il la traite avec mépris (sa version), soit parce qu'il ne s'est pas comporté en homme (la version du bucheron). Pour le samouraï, le déshonneur implique la mort. Pour Tajomaru le bandit, la mort n'est qu'une composante de la vie, celle qu'il a choisie, et il l’accepte dans un rire tonitruant, comme si toute l’existence humaine n’était qu’une farce... Enfin, dans la dernière version, celle du bucheron, la femme est, comme dans la Genèse, la tentatrice, celle qui incite l'homme à la faute. Et l'homme n'est qu'un pantin ridicule entre ses mains. Kurosawa, en montrant que le bucheron a omis de révéler certaines choses, ne nous dit d'ailleurs pas que cette version est "la bonne". La vérité restera à chercher, pour chaque spectateur, sans certitudes. Seules resteront des indices matériels, dévoilés dès le début, comme ce chapeau accroché à des branches. Tout le reste n'est qu'affaire de ressenti et d'interprétation.
Chacune des ces versions (sauf les deux dernières, et pour cause) va être défendue dans le deuxième lieu, le tribunal. Le Jugement Dernier, dont Dieu est absent ("nul ne peut me voir face à face", dit Dieu à Moïse dans la Bible) : on ne verra que les témoins face à la caméra. L'austérité du lieu tranche avec le foisonnement de la forêt. Juste un mur blanc derrière, et les témoins qui se sont déjà exprimés, en fond. Chacun va inventer l'histoire qui le valorise : le bandit a tué le samouraï en combat singulier, le surpassant en bravoure ; la femme a tué pour défendre son honneur, ne supportant le terrible regard de mépris dont l'accable son époux ; et le samouraï, qui s'exprime d'outre tombe via une impressionnante médium, entend bien ne pas laisser dire qu'il a été tué en duel, mais que c'est lui-même qui a choisi la mort (autre référence biblique : "ma vie, on ne me la prend pas, c'est moi qui la donne", dit le Christ juste avant la Passion). Enfin le bucheron, dans son récit délivré depuis le temple, omet soigneusement de révéler qu'il a ramassé la dague précieuse.
Méfions-nous des témoignages, nous dit donc Kurosawa. Une réflexion sur les petits arrangements avec la réalité, on ne peut plus actuelle avec des chefs d'Etat comme Trump. Mais pas non plus d'une puissance philosophique tellurique ! C'est là que je trouve le film un peu surévalué. Egalement dans le jeu des acteurs : si le jeu outré de Toshirō Mifune emporte l'adhésion tant il est habité, celui de Machiko Kyō, qui joue Masago, est à la limite du supportable. Cette manière de fondre en larme sur le sol... Peut-être que ça ne choque pas le public japonais ? J'ai trouvé ça assez ridicule pour ma part. Enfin, j'ai trouvé les combats un peu longs, pas ce qu'il y a de plus passionnant.
Comme souvent chez Kurosawa, un de ces auteurs dont les films vous "travaillent" les jours qui suivent, c'est le sous-texte qui fait toute la valeur du film, en l'occurrence ici les nombreuses références bibliques. Ajoutons à celles déjà mentionnées l'omniprésence du chiffre 3, associé à la déité dans la Bible (la sainte trinité) : les trois lieux, les trois personnages sous la porte, les trois héros de l'intrigue.
Mais quittons un peu la lecture biblique pour nous attarder sur le regard de mépris. Notons d'abord avec quelle économie Kurosawa traite le sujet : on ne voit que deux fois ce regard, le reste du temps la caméra est sur Masago (au jeu hélas outré, comme on l'a dit). Suggérer plutôt que montrer, toujours, pour faire marcher l'imaginaire du spectateur. Remarquons ensuite que dans sa version la femme n'est pas consentante : voilà qui fera écho à bien des affaires de viol, où le témoignage de la femme est mis en doute par l'hypothèse de son attitude provocante. Les deux hommes, dans leur version, décrivent la femme comme cédant à la passion face au violent Tajomaru. Mine de rien, Kurosawa nous renvoie à toute une tradition du cinéma, le western notamment, qui veut que la femme soit séduite par une attitude violente de la part des hommes, et qu'elle ne résiste que pour la forme (cf. par exemple Rivière sans retour). La version du bucheron ne dit pas autre chose, la femme exhortant les deux hommes à se comporter "en homme", c'est-à-dire violemment. Mais la femme, elle, a un tout autre point de vue, nous dit Kurosawa ! Evoquons enfin ce mépris : n'est-ce pas ce qu'on constate dans toute l'Afrique ou presque, où une femme violée devient "impure" et est donc rejetée par tout son entourage, double peine assez insupportable ? Kurosawa semble avoir, mystérieusement, capté cette terrible injustice et l'exprime avec beaucoup de finesse.
Abordons pour finir le troisième lieu, le temple, qui réunit les quatre éléments - et là on est bien dans la tradition bouddhique japonaise : l'eau bien sûr, qui tombe comme vache qui pisse, le feu, que les trois personnages allument pour se réchauffer, l'air, avec ce temple transpercé par le vent, la terre, sur laquelle se tiennent les protagonistes. Ce lieu est aussi une référence au Déluge, ce qui apparaît avec évidence lorsque la pluie cesse et que le bucheron sort avec l'enfant, symbole de pureté, comme la colombe de la Bible. Son acte de charité a mis fin à la colère divine, et permet de "retrouver foi en l'homme" comme le dit le bonze. Une fin pleine d'espoir, comme Kurosawa en produira bien d'autres.
Pas un chef d'oeuvre, mais quand même, c'est assez profond. C'est en rédigeant sa critique qu'on s'en rend compte !
7,5