Ha ce Quentin Dupieux ! Si le cinéma français était un petit patelin, il serait probablement le fou du village. Ce réalisateur, premièrement révélé par sa carrière musicale sous le nom de Mr. Oizo, nous prouve toujours au fil de ses réalisations que son cinéma est aussi atypique que son univers musical. Il lui a fallu près de 8 ans afin de réaliser ce film, étrange quand l’on voit le rythme effréné de la sortie de ses albums et de ses autres films. Mais, durant ces 8 ans, le bonhomme n’a pas chômé, signant en parallèle pour Wrong, Rubber et Wrong Cops. Avec un pied en France et un pied dans le cinéma marginal Hollywoodien, Dupieux a pu s’expérimenter et ainsi poser les bases de son cinéma atypique. Réalité peut donc être vu comme l’aboutissement de 8 années d’essais et de ratures dans le monde du cinéma avec un retour vers une production franco-belge où les moyens ne devaient pas être un frein à son art, pour lui qui est habitué à des tournages de 2 semaines filmés avec un appareil photo.


On suit la vie de plusieurs protagonistes dans un Los Angeles francisé proche du monde que Dupieux fréquentait à cette époque. Il y a d’abord cette petite fille se nommant Réalité et ayant une obsession pour une VHS bleue qu’elle aurait vu sortir des entrailles d’un sanglier ; un présentateur d’émission de cuisine hypocondriaque ; un réalisateur de documentaire borné réalisant son premier film d’auteur ; un directeur d’école travesti en secret ; et enfin Jason (Alain Chabat), un cadreur de télé avec l’ambition de réaliser son premier film d’horreur et sollicitant ainsi son ancien patron Bob Marshal (Jonathan Lambert) afin d’être son producteur. On perd assez vite le contrôle en voyant ces différentes réalités se chevaucher. Ce monde proche du nôtre et ennuyant se transforme alors progressivement en labyrinthe mental surréaliste où le tangible et l’hallucination se confondent tout le temps. Dupieux se met alors à jouer avec la frontière de toutes ces réalités, pointant du doigt le fait que des choses anodines séparent d’autres mondes de votre réel (un écran de cinéma, une télévision, un rêve, le temps, etc.).


Etant un grand fan de Dupieux, j’ai adoré ce film. Je trouve que c’est l’une de ses œuvres les plus abouties. Le casting est incroyable et les acteurs s’introduisent parfaitement dans l’univers surréaliste de Dupieux. C’est la première fois que la bande son n’est pas composé par ses griffes : il avait peur que cela personnalise trop son film et le rende un peu plus imperméable. Il a choisi une musique simple et répétitive de Philip Glass qui colle parfaitement avec l’ambiance hallucinatoire du film. Qui aurait cru que la sobriété paierait de la part de Dupieux ! Ensuite, l’esthétique de ses plans est magnifique et créé un style – qui désormais sera le sien – rétro assez feutré, toujours tourné vers une certaine classe à l’américaine. Réalité est la synthèse stylistique de ses films précédent avec une minutie et une grande maitrise ne dévoilant aucun faux pas. Cependant, ce film est beaucoup plus intime. Ici, le personnage principal est un réalisateur confronté à ses peurs face à son processus de création et de production, ce qui doit être une obsession perpétuelle pour ce drôle d’Oizo quand on voit l’audace de son art. Ce thème est abordé de manière absurde qui permet de montrer encore une fois sa volonté de faire un cinéma détaché de toute norme. La phrase culte « Kubrick Mes couilles », prend enfin tout son sens. Cette absurdité se retrouve notamment dans les nombreuses scènes n’ayant ni queue ni tête qui pointent du doigt le monde dans lequel on vit, rempli de normes, de codes de sens beaucoup trop ennuyeux pour Dupieux. Bien qu’il soit difficile de trouver un cinéma similaire au sien, ce dernier n’a par contre rien inventé. J’ai retrouvé en lui les mêmes codes que dans le théâtre absurde (« Roger Corman en passant par Samuel Beckett » disait le teaser de Rubber), recontextualisant le tout sur le thème du cinéma et sur la place de tout un chacun dans ce monde. Cependant il faut voir l’œuvre de Dupieux dans son entièreté si l’on veut vraiment comprendre et adhérer à son univers. Il y a une certaine évolution dans cinéma qui permet de comprendre sa volonté de remettre en question la place du spectateur par rapport à une fiction qu’il est en train d’observer. Je vous invite donc à aller voir Rubber qui aborde très bien ce sujet.


Pour conclure, je trouve qu’il est beaucoup plus difficile de faire un film absurde et dénué de sens en restant cependant cohérent, plutôt que de faire un film cohérent le plus proche de la réalité de tout un chacun. Cet exploit ne peut être réalisé que par très peu de génies, confirmant la virtuosité d’un artiste hyperactif, créatif et, je le rappelle, AUTODIDACTE!

Créée

le 18 juin 2022

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