Il est très difficile de parler d'un film de Quentin Dupieux, comme il est difficile parfois de le regarder et de le comprendre. Dupieux faisant un cinéma du malaise et de l'oppression, si ceux-ci étaient totalement agréables c'est que quelque part ils auraient échoué dans leurs intentions. Mais ce qui est le plus difficile, c'est de critiquer ses films car généralement on ne sait pas quoi en penser et il faut laisser le film mûrir quelque temps dans son esprit pour en comprendre toute la signification et son ampleur ainsi que le véritable propos de son auteur. Et une fois cela fait il est difficile d'en faire une analyse sans spoiler, donc ici je dirais qu'une chose. Ce film est excellent, une expérience de cinéma rare et précieuse que je vous conseille de voir au risque de totalement la rejeter car il faut un minimum d'affinité avec Dupieux pour ne pas être totalement perdu dans ce délire. C'est parfaitement dans les thématiques de son auteur, c'est très drôle et c'est complexe mais un film aussi original mérite d'être vu. Si vous n'avez pas vu le film c'est en gros tout ce que vous avez besoin de savoir par contre si vous avez vu le film et que vous êtes perdu je vous invite à poursuivre cette critique où j'exposerais mon analyse du film en espérant qu'elle vous aide non pas à comprendre le film mais les intentions du cinéaste.


Comme toujours Dupieux est un sale gosse et il restera un sale gosse donc ici comme à son habitude il se moque de son spectateur, du cinéma et de la critique. Ici il s'attaque aux films "mindfuck", ceux qui nous pousse à l'analyse, à la recherche de sens du pourquoi et du comment. Il va donc emprunter le même schéma que ces films, car pour moquer il n'y a pas de meilleur moyen que d'imiter et ainsi il va faire un gros doigt d'honneur aux films comme Inception ( gros clin d’œil de la part de Dupieux d'ailleurs ) et ce qu'il représente même si ici c'est bien le style nolanien qui est raillé. D'ailleurs il reprend même des éléments de l'écriture de Nolan comme le Set up/Pay-off, qui signifie de placer une phrase ou un élément de façon anodine mais qui au final a de l'importance pour le récit ou sa compréhension. Ici ce sera au détour d'une réplique sur dieu, elle semble anodine ou un homme demande à un autre si il croit en dieu et le type répond en gros " un mec barbu sur ses nuages qui dirige tout ? Nan " mais lorsque le film commence à s'enfoncer pleinement dans le n'importe quoi la réponse du type change, elle devient un simple oui. Car au final tout est une mise en abyme du cinéma et on retrouve un peu les mêmes procédés que pour le Nonfilm de Dupieux, et ici tout n'est qu'un film, c'est un film dans un film qui est lui-même dans un film, et on retrouve un peu cette notion de rêve imbriqué de Inception. Le réalisateur de film est un barbu un peu déluré qu'on pourrait considéré qu'il est dans les nuages, c'est tout simplement dieu, dieu est un réalisateur de film qui manipule la réalité à son bon plaisir en se fichant de toute les incohérences et absurdités.
Ici Dieu c'est Dupieux qui appelle son film Réalité mais pour faire un non sens, ce qui est l'élément centrale de sa filmographie, même dans le titre le film représente un non sens car c'est une Nonréalité que nous présente le film. Il lie les personnages de façon cohérente mais totalement absurde pour qu'on essaye de trouver un sens à ces relations mais il n'y en a pas, au final tout ce qu’entreprend le film n'a pas de sens et pourtant le spectateur va quand même essayer de trouver de la logique et une explication. Mais la seule logique du film est celle de Dupieux pas la notre, et sa seule règle c'est qu'il n'y en a pas.


Dupieux se moque donc du spectateur et de la critique qui se sentent obligés de tout intellectualiser, de tout analyser allant même jusqu’à essayer d'analyser ses rêves, car même lorsque l'on dort on se sent obligé d'analyser ses actions inconscientes, ce qui est le propre de l'absurde et Dupieux sur ce point n'a pas beaucoup besoin de déformer la réalité, elle est absurde et d'un non sens absolu par elle-même. Même moi en analysant la pensée de Dupieux je tombe dans son piège et je prouve sa théorie, que l'on ne peut s'empêcher de tout intellectualiser. Ici si il y a des réalités imbriquées et parallèle, c'est parce qu'il l'a voulut, c'est totalement gratuit comme le faite qu'on trouve des cassettes dans le ventre des sangliers, il est le dieu de son film, il fabrique sa propre réalité et en gros il nous emmerde. C'est rare voire même exceptionnel de voir un cinéaste qui crée une oeuvre cohérente dans sa logique avec des thématiques intéressantes dans le seul but d'emmerder ses spectateurs, c'est purement du génie. Car Dupieux se moque absolument de tout, de la télé, du cinéma etc, quand deux personnages parlent d'un scénario sur des télés qui envoient des ondes pour abrutir les gens et que l'autre répond "de la science-fiction" c'est purement génial surtout dans une époque ou on est abrutis par des émissions de télé-réalité ou autre plus débile les unes que les autres.


Dupieux s'impose donc comme un homme intelligent et conscient du monde dans lequel on vit, il l'a toujours fait et ici il fait la synthèse parfaite de toute sa filmographie dans son oeuvre la plus abouti, l'écriture est d'une finesse et d'une précision absolue, rien n'est laissé au hasard, tout est pensé et tout est intelligent. On retrouve la poésie de Wrong son meilleur film avant ça, l'absurde totale de Rubber et l'oppression qui à marqué sa filmographie. D'un point de vue de l'écriture celle-ci se manifeste par l'oppression mentale, les personnages sont tous rongés par leurs attentes et leurs envies et le spectateur est rongé par son envie de comprendre. Tout le monde souffre de cet "eczéma de l'intérieur", de ce folie qui nous pousse à vouloir tout savoir et à avoir des attentes impossibles à combler, les personnages et les spectateurs sont donc oppressés par leurs propres conditions et sont condamnés à rester bloquer dans une spirale infernale. Et par dessus ça l'ensemble se montre aussi très drôle dans son sens de l'absurde, tout est parfaitement pensé pour que chaque situations deviennent hilarantes. Par contre il y a un bémol dans tous ça, c'est qu'a force d'exploiter les mêmes schémas, Dupieux à tendance à devenir une parodie de lui-même, son style à clairement atteint le bout et Dupieux devra à partir de maintenant trouver d'autres façons d’exploiter ses thématiques et de réinventé son oeuvre car il risque de lasser ses spectateurs.


Pour ce qui est du casting, les acteurs sont tous excellent avec en tête Alain Chabat au sommet de sa forme, Jonathan Lambert brillant dans son interprétation halluciné, Kyla Kenedy incroyablement juste et naturelle dans son jeu, elle est clairement la révélation du film et on notera aussi John Glover, hilarant et inattendu dans le rôle d'un réalisateur totalement perché.La réalisation est impeccable comme toujours chez Dupieux avec un montage simpliste mais brillamment orchestré, une photographie assez léchée et un morceau musicale de Philip Glass absolument brillant dans son minimalisme qui souligne à merveille l'oppression du film, la répétitivité et la spirale infernale. Sinon la mise en scène de Quentin Dupieux est excellente avec des plans séquences travaillés et maîtrisés, un sens du cadrage précis et ingénieux et une construction de plans inventive. C'est assez classique, Dupieux n'invente rien et ne signe pas nécessairement sa meilleure mise en scène mais son travail est d'une maîtrise absolue et il s'impose comme un des meilleurs cinéastes français actuel.


En conclusion Réalité est un excellent film et assurément le meilleur de Dupieux, un film qui synthétise à merveille l'ensemble de son oeuvre, même si il ne la réinvente pas, et c'est là le plus gros problème, il arrive néanmoins à la conduire à son apogée. Le film est donc complexe dans sa simplicité, drôle mais incroyablement glauque et s'impose donc dans la parfaite lignée du style de Dupieux, emplit de non sens et d'absurde où les choses s'oppose directement à leurs contraires et où le spectateur s'amuse joyeusement d'être pris pour un con. C'est un délire auquel il faut adhérer mais une fois qu'on à adopté la méthode Dupieux on ne peux plus s'en passer, c'est un univers incroyablement originale et frais dont il faut lui donner sa chance car même si on le rejette, il serait criminel de ne pas lui avoir donner sa chance et de l'avoir parcourut au moins une fois, aussi désagréable puisse être le voyage.

Frédéric_Perrinot
9

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le 13 févr. 2015

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