J’allais écrire un truc du genre : “Reinas est un film de mémoire.” Mais ce serait trop vague. Reinas ressemble plutôt à un retour vers les origines, avec un geste choisi : celui d’une cinéaste qui rouvre une porte personnelle restée fermée longtemps et qui choisit de regarder d’abord ce qu’on ne met presque jamais dans les récits historiques (une table, une maison, des rires, des moments familiaux, l’épaisseur des petites choses). On comprend vite que le film ne veut pas construire une fresque : il veut attraper une sensation.
Deux sœurs, Lucía et Aurora, leur mère. Elles s’apprêtent à partir. Pas “partir” comme événement mais partir comme un moment, en suspension, un compte à rebours en fond, où chaque scène à la maison se charge d’un poids nouveau. Le départ n’est pas encore là et c’est justement ça qui fait mal : tout est encore vivant, mais déjà en train de devenir des souvenirs. Les jeunes actrices ont une justesse désarmante, une justesse d’adolescence : maladresse, tendresse, vitesse, et ce mélange étrange de légèreté et d’angoisse que leurs personnages ne savent pas encore nommer.
Reynicke préfère la mémoire émotionnelle à présenter tout le contexte du film au Pérou. C’est sa force. Le contexte politique, ici, est juste une pression atmosphérique : quelque chose qui ne se commente pas, mais qui modifie la respiration des scènes. On le sent à la marge, dans l’inquiétude qui habite les conversations, dans cette manière qu’a ces moments de rendre les décisions prises dans la panique pas vraiment intelligibles.
Et c’est là que je reste partagé. J’admire le cadrage, sa pudeur, l’intime. Mais j’ai aussi ressenti une frustration : par moments, j’aurais voulu que cette pression ait un peu plus de contours, pas pour "faire un cours" sur cette période troublée du Pérou mais simplement pour que le poids du pays ne soit pas seulement une "atmosphère". Le film raconte le départ d’une famille qui peut partir, et cette vérité-là existe, elle touche. Mais elle laisse forcément hors champ d’autres immobilités, d’autres violences, d’autres vies que le film effleure à peine.
Je sors donc de Reinas avec un sentiment double : celui d’avoir reçu un récit sincère, fragile, profondément habité et celui d’un vide assumé, qui est la structure du film. Un film de maison, oui. Et c’est sa beauté. Mais une maison dont on entend, parfois trop loin, le monde cogner à la porte.