Pendant la première moitié du film, j’ai l’impression d’assister à une mise en scène paresseuse, étonnamment classique de la part de Gus Van Sant, un réalisateur qui, à côté des calibrés Will Hunting, Finding Forrester ou Harvey Milk, avait réussi à briller par des mises en scènes flottantes, aériennes et fugaces, attachées à leurs histoires comme une mère à son embryon, par un lien tantôt physique puis mystiquement immuable, on peut évidemment citer Gerry, Elephant, My own private Idaho ou Paranoid Park. Cette impression est peut-être une conséquence directe de l’intention du scénariste Jason Lew qui destinait son texte au théâtre. Van Sant enchaîne donc les champs et contre-champs statiques, toujours guidé par la vaporeuse photographie de son chef opérateur, Harris Savides. L’intrigue se laisse deviner, on se sent définitivement aspiré dans le temps prêt à revivre le pathos tendre de Love Story (1970). Pourtant dans cette histoire d’amour destinée à mourir entre deux jeunes adultes qui refusent de grandir, l’on ressent une chose extrêmement rare, la délicatesse d’évocation. Progressivement la mise en scène s’efface dans le propos, elle laisse les deux acteurs androgynes exprimer toute leur émotion, la radieuse Mia Wasikowska (Annabel Cotton) et le troublantHenry Hopper (Enoch Brae), fils du génial Denis. Le jour Enoch hante les cérémonies d’enterrements, le soir il joue à la bataille navale avec son fantôme de compagnie Hiroshi (Rio Kase), un ancien aviateur kamikaze, métaphore de son capacité à faire le deuil de ses parents. Annabel est en phase terminale de cancer. Enoch, avec cette douceur de l’orphelin entouré de mort, lui propose de l’accompagner dans ce dernier chemin. Et c’est là que Jason Lew et Van Sant réalisent un petit miracle, ils parviennent à raconter les derniers mois de Mia sans même effleurer le moindre pathos mais en infusant une tristesse heureuse dans l’esprit du spectateur. Faut-il avoir connu ou tutoyé la phase terminale d’un cancer pour apprécier à sa juste valeur, la beauté de Restless ? Son intelligence du découpage, sa sensibilité extrême à suggérer toutes les étapes d’une phase terminale. Le désir de vie du malade qui devient sans doute dans les mois qui précèdent la mort encore plus profond que durant toute sa vie. Que Mia l’incarne à la perfection dans cette photographie automnale, dans ses ravissantes tenues des années 30, et Enoch en dépression constante, vêtu d’une robe de chambre élégante, qui pour son bonheur à elle s’extrait de son propre enfermement. L’écriture est splendide, tellement sincère, la mort plane en permanence, au cœur des conversations, sur leurs peaux diaphanes. La simplicité de la mise en scène qui m’avait tout d’abord interloqué, finit par m’éblouir par sa justesse, comme si Van Sant avait dû la dépouiller de tous ces effets, ces ralentis flamboyants pour raconter l’histoire la plus triste de sa filmographie. Sans prévenir, Restless (inquiet en français) bouleverse parce qu’il aborde une thématique universelle avec une légèreté et un romantisme rare, pas celui qui dégouline des écrans aseptisés, mais aussi généreux que les nombreux baisers (a-t-on déjà vu au cinéma baiser plus naturel ?) qu’Annabel et Enoch s’échangent avant d’abandonner leur histoire au souvenir. Et c’est ce souvenir qui anime Enoch d’un large sourire avant de prononcer son discours muet, celui d’avoir vécu à ses côtés avec une énergie dont il se sentait jusqu’alors incapable. C’est bien là le pouvoir de la mort, faire vivre. Et nous, de nous replonger dans un autre souvenir dont il faut parfois raviver la flamme à la lueur d'un aussi beau film.