Je n’ai jamais eu de mal à reconnaître que Ricky Gervais est un grand artiste. Rien que pour son travail en série, je pense qu’on peut difficilement le nier. The Office a profondément marqué le médium, et After Life m’avait touché, parfois même sincèrement, malgré une fin qui ressemblait déjà un peu à un aveu... Celui de ne plus vraiment savoir quoi raconter.
Au fond, c’est exactement ce que j’ai ressenti devant ce dernier spectacle.
Jusqu’ici, je me disais peut-être simplement que je n’étais pas le public cible. Mais là, quelque chose s’est fissuré. Je me suis surpris à penser que Ricky Gervais, aujourd’hui, c’est un peu Dieudonné qui aurait raconté ses blagues au bon moment, au bon endroit, dans le bon contexte historique. Cette pensée, honnêtement, est assez déprimante.
Parce que oui, il y a des choses que j’aime. Le ton reste incisif, parfois franchement provocateur. Les blagues s’enchaînent plutôt bien, et cet humour non filtré peut être revigorant par moments.
Puis parlons-en, nous avons exactement le même avis et le même cheval de bataille, donc... Évidemment que ça me caresse dans le sens du poil, la critique du politiquement correct, du bien-pensant, je suis loin d’y être hermétique. J'en boit direct à la bouteille même... Mais comme pour Dieudonné, le problème arrive vite. Quand on empile dix mille blagues sur les mêmes sujets, sur plusieurs spectacles, sans réelle mise en scène, avec juste des petites remarques vaguement malignes mises bout à bout… au mieux, j’ai du mal à appeler ça un spectacle. Au pire, c’est fainéant.
Fainéant le mot est parfaitement choisi.
D’autant plus que Gervais se permet, dans le spectacle, de répondre à un critique ayant qualifié son travail de fainéant par un sophisme assez grossier “je fais des tournées partout dans le monde, des répétitions, beaucoup de dates”. Oui, mais non mon coco, ne fais pas semblant de ne pas avoir compris ce qu'on te reproche... Personne ne remet en cause l’investissement logistique ou l’énergie déployée pour vendre tes merdes.
Ce qui est critiqué et que je critique à mon tour, c’est la base. L’écriture. Le cœur même de ces “spectacles”.
Parce que, de mon côté, je n’y ai vu que le reflet de trois soirées un peu arrosées avec deux potes, un carnet posé sur la table pour noter quelques vannes. Rien de brillant, rien d’étonnant, rien qui me donne l’impression d’assister à un véritable travail d’auteur. Et c’est presque le plus frustrant. Je suis pourtant largement en phase avec ce qu’il raconte. Je me reconnais dans beaucoup de ses discours. Mais justement, je ne vois pas pourquoi vouloir en faire des spectacles. Ce qu’il met en scène ressemble davantage à des débats entre amis, ponctués de vannes parfois efficaces, mais plus proches de la perche tendue que de l’éclair de génie créatif.
Et c’est là que le malaise s’installe. Parce qu’à force de confondre provocation, répétition et absence de travail de forme, j’ai l’impression que Ricky Gervais ne me parle plus comme un artiste, mais comme un type qui a simplement compris que ses discussions de fin de soirée pouvaient remplir des salles.
Face à ça, je reste surtout avec une sensation de vide.
Quand on combat les monstres il faut faire attention à ne pas devenir un monstre soi-même.
Troquer l'originalité et la bonne forme, pour un trop plein de vulgarité crasseuse, me semble être une suite de carrière plus que médiocre.