1780.Le baron Ponceludon de Malavoy,jeune noble bressan féru de sciences,part pour Versailles où il compte rencontrer le roi Louis XVI afin de le convaincre de financer l'assèchement et l'assainissement de sa région marécageuse des Dombes,endroit malsain qui provoque la mort par maladies infectieuses de nombreux paysans.Mais on ne s'approche pas comme ça du roi,il faut être introduit à la Cour,coopté par des gens qui y sont déjà et satisfaire à certains critères,comme la virtuosité en matière de conversation brillante et drôle ou le passage par le lit d'une veuve joyeuse,et notre aristo idéaliste va abandonner pas mal de principes et d'illusions lors de l'aventure.Rémi Waterhouse,auteur ambitieux,avait débuté sa carrière en tant qu'acteur et scénariste pour des films de Yannick Bellon,membre de sa famille.Mais les oeuvres de la dame ne récoltant que des succès d'estime,il crut avoir trouvé la porte de la gloire en ayant l'idée de "Ridicule",fantaisie historique étourdissante.Les producteurs Gilles Legrand et Philippe Carcassonne voulaient bien mettre en chantier ce projet alléchant,mais pas avec un inconnu à la barre,et Waterhouse dut donc remballer provisoirement sa vocation de cinéaste et laisser la place au chevronné Patrice Leconte,se contentant du poste de scénariste-dialoguiste,capital en ce contexte.Il réalisera plus tard deux films pas terribles et il a disparu de la circulation depuis,mais "Ridicule" fut un triomphe public et critique,récoltant au passage quatre Césars,ceux du Meilleur film,Meilleur réalisateur pour Leconte,Meilleurs costumes pour Christian Gasc et Meilleurs décors pour Ivan Maussion.Le film d'époque ne souffre guère l'à-peu-près,et tous les postes techniques ont été dévolus à des pointures.Outre les césarisés,on trouve là Antoine Duhamel,qui signe une musique à l'ancienne fort adaptée aux images,Thierry Arbogast,le chef-op de Besson,à la photo,Joëlle Hache au montage ou Dominique Hennequin,six Césars au compteur,au son.Question ambiance fin de régime,on est donc parés,et c'est parti pour une éblouissante satire d'un monde finissant,car rappelons-nous que nous sommes neuf ans avant la Révolution et que les carottes commencent à être bien cuites pour le système monarchique.Leconte mène brillamment son affaire,enchaînant sans temps morts des séquences dramatiques constamment teintées d'ironie mordante.Les us et coutumes de la Cour sont méticuleusement décortiqués,et Malavoy nous sert de guide dans cette jungle au fil de son évolution dans le milieu.Tout est faussé et frelaté dans ce qui est supposé constituer le sommet de l'Etat français.Versailles est rempli de solliciteurs qui jouent des coudes dans les couloirs afin d'obtenir audiences et faveurs.Voir le roi semble quasiment impossible,mais en réalité c'est très simple si on utilise les bons leviers et qu'on se faufile par les chemins de traverse où pullulent les passe-droits.Car là-bas,on n'a rien à foutre du droit dont on est garant,rien à foutre de la misère du peuple,on vit en vase clos entre bals cossus,réceptions luxueuses et compétitions de joutes verbales.Un bon mot peut vous envoyer vers les cîmes,mais si vous vous loupez c'est le ridicule qui vous tombe dessus et vous vaut le bannissement éternel.C'est ce fonctionnement stupide et autarcique qui est ridicule,mais tous ces fins de race n'en ont nullement conscience,celle-ci leur viendra quelques années après,en même temps que la lame de la guillotine.C'est amusant,on croirait qu'on nous décrit là la situation actuelle.Finalement,tout change pour que rien ne change et le pouvoir,qu'il soit royal ou républicain,suinte toujours la pourriture.Cela dit,les vannes mortelles ne manquent pas d'efficacité et sont diablement bien écrites,c'est assez supérieur au Jamel Comedy Club,l'humour 18ème siècle enterrant bien profond l'humour rabza.On se régale du maniement sophistiqué de la langue française d'autrefois,ainsi que des intrigues d'alcôves et des manoeuvres des uns et des autres pour conserver leur place dans ce paradis artificiel,ou pour en conquérir une.Les phrases cinglantes se succèdent,et Ponceludon,esprit brillant,tire son épingle du jeu avec dextérité.On retiendra notamment sa description d'un tableau équestre,"il veut dire que le sien est entre les jambes du vôtre",la démonstration suicidaire de l'abbé de Vilecourt,"voilà,je viens de vous prouver l'existence de Dieu et demain,s'il plait à Votre Majesté,je vous prouverai le contraire",ou encore la saillie énervée du colonel de Chevernoy,"nous appellerons ce canon Ponceludon,parce qu'il a le cul plus gros que la gueule!".Des comme ça,il y en a plein,et l'inspiration de Waterhouse fait essentiellement le prix du film,qui cependant s'arrange bien d'une dimension historique et sociale,ainsi que d'un aspect comédie romantique via les amours contrariées du héros et de la belle Mathilde de Bellegarde,tous deux étant contraints à des relations non souhaitées pour cause d'impécuniosité.La distribution est au top,avec un Charles Berling parfait en aristo à la fibre populaire qui se démène en territoire hostile pour sauver ses paysans.Le toujours génial Jean Rochefort fait valoir sa bonhomie distanciée en interprétant délicieusement le marquis de Bellegarde,second rôle versaillais épris de médecine.Judith Godrèche incarne sa fille Mathilde et elle est pour une fois excellente,mélangeant de manière troublante un féminisme visionnaire de scientifique expérimentatrice et une soumission aux sentiments amoureux.Fanny Ardant est la vénéneuse comtesse de Blayac,une manipulatrice vieillissante et nymphomane qui use de son influence pour se taper de jeunes hommes vigoureux qu'elle déplace comme des pions.Bernard Giraudeau crève l'écran en abbé de cour malveillant sans aucune morale,qui n'hésite pas à tricher et à coucher pour atteindre ses buts,son Vilecourt étant plus proche de vile cour.Les deuxièmes couteaux sont de grande qualité,avec Bernard Dhéran en vieux comte richissime et libidineux,Albert Delpy en baron quémandeur ridiculisé en permanence qui sera acteur d'une scène terrible démontrant que les mots peuvent tuer,le fantastique Carlo Brandt,grand comédien méconnu qui ouvre le film en trombe en pissant sur un vieil ennemi paralysé,Urbain Cancelier qui est comme de juste un Louis XVI gras et pas malin,Jacques Mathou en abbé soignant les sourds-muets,Jacques Roman en officier qui aurait dû la fermer,Maurice Chevit en notaire résigné,Philippe du Janerand en généalogiste à géométrie variable et Philippe Magnan en baron hautain.Notes et critiques de films de Patrice Leconte publiées précédemment:voir critique "Les bronzés".Nouvelle moyenne:7,2.

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