Le premier long métrage de fiction de Delphine Deloget a peu d’atouts pour sortir du lot de la production française, pourtant clairement de qualité : un sujet social sur les enfants placés, un film de femme pour un portrait de femme… Seule la tête d’affiche Virginie Efira pourra le distinguer, et c’est tout ce qu’on lui souhaite tant le film atteste d’évidentes qualités d’écriture.

Les problématiques restent certes convenues, combinant la question sociale dans le portrait d’une famille un peu à la marge avec les ressorts sentimentaux habituels sur le déchirement d’une mère séparée par les services sociaux de son fils. Le regard sur les deux camps est suffisamment précis pour documenter le sujet, que ce soit dans les groupes de parole ou les différentes instances (sociales, judiciaires) tentant, avec impartialité, de faire au mieux pour l’enfant.


Mais l’essentiel n’est pas là : Delphine Deloget n’a pas pour ambition de dresser un état des lieux, et encore moins de choisir un camp pour diriger l’émotion du spectateur. La grande réussite de ce portrait consiste à embrasser pleinement les contradictions d’une femme qui oscille entre nécessité, liberté, immaturité et dévouement. Virgine Efira, comme à chaque fois parfaite, atteint un équilibre pour incarner cette instabilité un peu fébrile, où l’évidence des émotions – l’amour pour son fils le dispute à certains manquements qu’elle parvient à masquer le déni ou la mauvaise foi.


Cette matière brute et complexe se retrouve sur toute la famille : un enfant violent, incapable de juguler certains accès d’émotion, son frère doté de talents (la musique, la cuisine) mais mal armé ou peu accompagné pour les sublimer, un frère squatteur… Le point de vue de ces personnages à fleur de peau illustre avec pertinence ce fameux constat selon lequel « tout le monde a ses raisons », transformant l’affaire, aux yeux de la mère, en erreur judiciaire. Mais les instances face à elle n’en perdent pas pour autant leur légitimité, faisant même preuve d’un certain courage pour lui assener quelques vérités difficiles à entendre (« Il faut un peu plus que l’amour d’une famille pour élever un enfant, non ? »).


Cette tension conduit vers des points de rupture qui illustreront autant l’inertie presque indifférente des institutions que l’incapacité d’un personnage à gérer sa frustration ou montrer des signes d’intégration. La fuite en avant qui en découle fait état de cette incompatibilité entre sensibilité et raison (« Le problème quand tu vas trop loin, c’est que tu sais plus où aller »), avant que certaines concessions puissent donner des signes d’apaisement, où il s’agira de comprendre que laisser partir peut aussi être un geste d’amour.

Sergent_Pepper
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le 23 nov. 2023

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