Le tout premier film de Kelly Reichardt (réalisé 11 ans avant son second, "Old Joy", et 15 avant "La Dernière Piste" aka Meek's Cutoff) ressemble un peu à un brouillon, sans connotation péjorative, tant les zones de flottements sont nombreuses. "River of Grass" s'avance de manière plutôt franche comme sa version ou son interprétation de "Bonnie and Clyde", et bien que sorti en 1995, rassemble de nombreux codes narratifs et esthétiques renvoyant aux années 1970. La longue fuite des deux personnages qui venaient tout juste de se rencontrer, Lisa Bowman et Larry Fessenden, l'absence de but véritable, l'enchaînement de péripéties qui n'en sont pas vraiment, l'accumulation de ratés, autant que le passif des deux (une absence de passion en tant qu'épouse et que mère pour elle, une absence d'activité professionnelle et une dépendance à sa grand-mère pour lui) : autant d'éléments et de détails qui confère au film une ambiance d'errance typique du cinéma du Nouvel Hollywood.
L'absence de points saillants ne présente pas uniquement des avantages, et c'est un peu au risque de paumer le spectateur dans un état semi-passif que Reichardt nous promène dans cet environnement des Everglades, une zone humide tropicale du sud de la Floride. Selon ses propres termes, il s'agit de "a road movie without the road, a love story without the love, and a crime story without the crime"... Ce qui est en réalité un très bon résumé de l'esprit. Un de ces films dans lesquels l'attente est capitale, et où les personnages ne savent pas vraiment quoi faire — sans que l'expérience ne s'avère trop ennuyante malgré tout, en ce qui me concerne. Seul l'arc narratif lié à l'enquête du père (détective plus compétent à la batterie qu'à l'investigation) se révèle vraiment superflue. Il y a évidemment un côté caustique, presque satirique, dans la trajectoire de la femme : elle qui croyait accompagner un gros bad guy après avoir tué une personne par accident découvre qu'il n'en est rien. Grosse déception pour celle qui rêvait d'une vie pimentée...
La dimension bancale du road movie constitue ainsi tout l'intérêt de "River of Grass", comme un portrait des existences mornes, comme un aperçu furtif de la vie de fugitifs chez un duo qui n'a pas l'âme de criminel et au sein duquel la passion romantique ne prend résolument pas. Vision désenchantée et pathétique du road movie.