Avec Romería, Carla Simón confirme qu’elle est devenue l’une des cinéastes majeures du cinéma espagnol contemporain. Après Été 93 et Alcarràs, elle poursuit son exploration de la famille et de la transmission, mais avec une liberté nouvelle. Car si l’on retrouve ici son goût pour les récits intimes, les silences et les fragments de réel, Simón ouvre cette fois une porte vers le merveilleux, qui n’est pas sans rappeler par moments le cinéma d’Alice Rohrwacher.


Romería est pourtant avant tout un film sur la mémoire. Une mémoire trouée, incomplète, reconstruite à partir de récits qui se contredisent, de souvenirs rapportés, de silences et de quelques traces laissées derrière soi. Marina arrive à Vigo pour tenter de reconstituer l’histoire de ses parents qu’elle n’a pas connus. Mais chacun ne lui en livre qu’une parcelle, selon ce qu’il veut bien dire, ce qu’il peut dire ou ce qu’il préfère taire. À cette mémoire orale, forcément subjective et fragmentaire, répond le journal de sa mère : un témoignage maigre, presque dérisoire, mais qui constitue pourtant l’une des rares traces écrites d’un passé disparu.


Simón superpose alors deux temporalités et, surtout, deux manières de raconter le temps. Le journal de la mère fait surgir le passé par les mots, tandis que la caméra de Marina enregistre le présent. Deux écritures qui se chevauchent, comme les couches d’un palimpseste, jusqu’à raconter finalement la même chose : la transmission d’un temps et d’un lieu, celui de Vigo et de la Galice, mais aussi la transmission d’une histoire familiale dont Marina a hérité sans l’avoir vécue.


Car ce que Marina cherche à comprendre n’est pas seulement ce qui est arrivé à ses parents. Elle cherche aussi à comprendre pourquoi on lui a tant caché ce passé. Pourquoi certaines vies ont-elles été effacées, certains souvenirs soigneusement enfouis, certaines morts presque niées ? La réponse se trouve dans une famille bourgeoise espagnole, catholique et traditionnelle, enfermée dans ses propres conventions. Un monde aseptisé, protégé du regard extérieur, où l’apparence devient une forme de survie et où le « qu'en-dira-t-on » peut conduire à nier jusqu'à l'existence même de ceux qui ont fait honte.


Le film devient alors moins une enquête sur le passé qu'une réflexion sur ce que les familles transmettent malgré elles : des secrets, des silences, des traumatismes, mais aussi des comportements, des façons d’aimer ou de se protéger. Marina porte ainsi en elle les traces d’une histoire qu’elle n’a pas vécue. Elle est, à sa manière, l’héritière de cette mémoire fragmentée.


Llúcia Garcia est magnifique dans le rôle de Marina. Solaire, naturelle, d’une étonnante maturité, elle donne au personnage une présence qui évite constamment le pathos. Et c’est justement cette présence qui permet à Simón de faire progressivement glisser son film vers autre chose.


Car à mesure que Marina remonte le fil du passé, le réel ne suffit plus. Il faut alors inventer ce qui ne peut être retrouvé. Le merveilleux apparaît comme une autre forme de vérité. Ce chat qui semble guider Marina, cette étrange ascension verticale qui devient une remontée dans le temps, puis ces correspondances entre les âges et les visages : Simón ne cherche plus à reconstituer fidèlement un passé dont personne ne possède véritablement la mémoire. Elle permet à l’imagination de prendre le relais.


Et le geste devient particulièrement beau lorsqu’une même actrice vient finalement incarner la mère et la fille. Après avoir superposé les récits et les temporalités, Simón abolit littéralement la distance entre elles. La transmission n’est plus seulement racontée : elle devient visible, presque physique. Marina ne peut pas retrouver sa mère, mais le cinéma lui permet de la rejoindre.


C’est peut-être là que Romería trouve sa plus belle idée : lorsque la mémoire fait défaut, il faut parfois inventer pour pouvoir transmettre. Le cinéma ne restitue pas le passé ; il en fabrique une image possible, à partir de traces, de récits et de rêves.


Et c’est ce qui donne à cette « romería » son sens véritable : un pèlerinage vers un passé impossible à retrouver, mais que l’on peut enfin regarder en face. Un passé cabossé, honteux, parfois douloureux, que Marina ne cherche plus seulement à connaître, mais à réintégrer dans sa propre histoire.


8,5/10

Marlon_B
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il y a 1 jour

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