Bienvenue sur Ciné-Sophia. Après nous avoir fait pleurer sur du pain traditionnel dans Adam et sur du tissu dans Le Bleu du caftan, Maryam Touzani revient avec Rue Málaga, une œuvre que les esprits chagrins qualifieront de « feel-good movie pour abonnés de Télérama », mais qui est en réalité un traité de combat philosophique d'une violence inouïe.
L’histoire ? Maria Angeles (jouée par une Carmen Maura qui refuse obstinément de faire ses 79 ans) vit recluse dans son paradis tangérois. C'est alors que sa fille, Clara — infirmière à Madrid et manifestement diplômée en cynisme managérial —, débarque avec une idée lumineuse : vendre l’appartement familial, liquider les souvenirs et envoyer maman finir ses jours dans une « cage dorée » (comprenez : un EHPAD espagnol standardisé).
C’est ici que le patrimoine familial rencontre la métaphysique.
Karl Marx et le complot de la plus-value filiale
Pour Clara, la fille, la maison n'est pas un lieu de mémoire : c’est un actif liquide. On est en plein dans la réification marxiste (la transformation de rapports humains en choses).
La piété filiale ?
Une valeur d'échange périmée.
Clara regarde sa mère et ne voit qu'un passif sur pattes qui occupe des mètres carrés à fort potentiel touristique sur la côte marocaine. Si Marx avait vu le film, il aurait écrit un chapitre entier sur la façon dont le capitalisme tardif pousse les enfants à spéculer sur l’usufruit de leurs géniteurs.
Le match Baruch Spinoza vs l'Hospice
Face à cette tentative d'expropriation existentielle, Maria Angeles n'oppose pas des larmes, mais un conatus d'acier.
Chez Spinoza, le conatus, c’est cet effort permanent que fait chaque chose pour persévérer dans son être. Et le être de Maria Angeles, il est vissé au sol de Tanger.
Alors que sa progéniture tente de réduire son existence à une mort sociale anticipée, notre septuagénaire redécouvre... l’amour et le désir.
Spinoza sourit dans sa tombe : « Le désir est l'essence même de l'homme », écrivait-il dans son Éthique.
Touzani applique le concept à la lettre : pour ne pas finir gâteuse devant des parties de loto en maison de retraite, Maria Angeles choisit la subversion hormonale. Elle flirte, elle s'émancipe, elle vit. C’est la revanche de l'élan vital sur le livret A.
Martin Heidegger et le drame du déménagement
On regrettera tout de même que le film cède parfois aux sirènes du Tanger de carte postale, où chaque ruelle semble lavée à l'adoucissant et chaque habitant doté d'une sagesse millénaire.
Martin Heidegger aurait sans doute tiqué devant ce traitement un peu « gnangnan » du concept d'Habiter (Bauen, Wohnen, Denken). Pour le philosophe allemand, être au monde, c'est être chez soi, enraciné. Perdre sa maison, c’est l'angoisse absolue du non-être.
Dans Rue Málaga, cette tragédie de l'arrachement est parfois résolue par de grands sourires émerveillés et des discussions avec une Sœur espagnole qui relèvent plus du développement personnel que de la critique de la raison pure.
En conclusion : Rue Málaga est une fable douce-amère qui nous rappelle qu'entre Kant et un agent immobilier, c'est toujours le second qui gagne si on ne se défend pas.
Un film qui rappelle une vérité que notre époque préfère soigneusement éviter : les enfants héritent parfois si tôt, dans leur tête, qu’ils commencent par déshériter leurs parents de leur droit à vivre.
Idéal pour méditer sur la vieillesse, tout en rédigeant son testament pour être sûr de ne rien léguer à ses enfants.