Faut-il sauver Sabrina ? C'est clair que le film ne brille pas pour son féminisme. Tant le scénario que la morale de l'histoire sont un peu abjects : une jeune fille pauvre cherche à épouser un richissime héritier dont elle est éprise depuis l'enfance, se rapprochera de lui après avoir glow up et finira dans les bras de son frère, un homme deux fois plus âgé qu'elle qui l'a séduite en lui mentant éhontément. Les clichés sont légion, avec surtout Paris comme la ville de l'amour, et la vie en rose fredonnée plusieurs fois tout au long de l'intrigue. Pour couronner le tout, Humphrey Bogart était un sal... n'était pas très sympathique, appelant le réalisateur, Billy Wilder, "mein Führer" tout en sachant que la mère de celui-ci était morte dans les camps...
Et pourtant... Oui, il faut sauver Sabrina. Le ton léger de l'oeuvre et sa surface désuète ne doit pas cacher sa qualité artistique. Il faut dire que le film réunit quatre figures majeures d'un des âges d'or d'Hollywood : un des meilleurs réalisateurs, Billy Wilder, expert tant en drames (Boulevard du Crépuscule) qu'en comédies (Some like it hot) ; un acteur légendaire, Humphrey Bogart (Casablanca) ; un acteur dont la carrière fut relancée par Billy Wilder, William Holden (Boulevard du crépuscule, La Horde sauvage) ; et enfin, et surtout, Audrey Hepburn, déjà une star pour son deuxième film majeur après Vacances romaines, et habillée pour l'occasion par Givenchy.
Le noir et blanc de Billy Wilder est magnifique, et commence dès la scène d'introduction, avec le visage juvénile d'Audrey Hepburn illuminé par les lumières de la soirée, elle cachée dans un coin sombre du jardin. Les plans, le cadrage, les positions des personnages dans les dialogues : rien n'est jamais laissé au hasard. La légèreté et l'humour sont savamment dosés tout au long du film : comiques de geste (les éclats de verre dans les fesses de William Holden), de répétition (puis de son vieux père), l'accent français du professeur de cuisine (et son new egg), les quiproquo (lorsque Sabrina revient à Long Island), humour politique (le vieux père haïssant plus que tout les démocrates)... Le film regorge par ailleurs de moult détails, tant humoristiques que scénaristiques, parvenant ainsi à construire en très peu de temps toute une mythologie autour de ses personnages, avec des symboles pleins de sens : le terrain de tennis intérieur, le chapeau retroussé, les huit voitures vrombissant dans le garage fermé, la pluie à Paris.
C'est surtout le personnage de Sabrina et la performance d'Audrey Hepburn qui valent le détour. Les deux frères restent fidèles à eux-mêmes, William Holden en séducteur tourné en ridicule, Humphrey Bogart en vieux garçon sévère et terne intéressé par les affaires uniquement (même si son émotion lors de la scène de la confession est extrêmement touchante). Sabrina elle, va véritablement se transformer plusieurs fois d'affilée, et Audrey Hepburn le joue à merveille. Jeune fille, elle est obtuse, maladroite et crottée. Jeune femme, elle devient tour à tour séductrice au sourire ravageur, amie sincère et espiègle, amoureuse transie et perdue. A chaque scène, elle est rayonnante, intense, entière et touchante. Et quel délice de l'entendre parler et chanter dans un français impeccable... Elle réussit, aidée par la réalisation, à construire parfaitement ce personnage plus complexe et profond que le scénario ne le laisse supposer. Finalement, elle passera de proie facile à femme fatale, se jouant des hommes comme un cuisinier joue avec ses ingrédients.
One two three crack. New egg.