La mode, l'acide, la Femme et les hommes
Le projet d'un biopic sur un grand couturier, pour ma part, c'était chiant sur le papier. Mais le projet d'un biopic sur un grand couturier réalisé par Bertrand Bonello, auteur du sublime L'Apollonide, ça a tout de suite plus de gueule! Malgré mes attentes, j'avais tout de même une petite pointe d'appréhension car le monde de la mode ne m'intéresse absolument pas. De plus, le biopic est un genre parsemé de films souvent bien linéaires et convenus qui présentent vraiment peu d'intérêt d'un point de vue cinématographique. Mais la force d'un bon réalisateur c'est aussi de t'intéresser sur n'importe quel sujet, du moment que le traitement de celui-ci est bon. Bonello est-il donc parvenu à réaliser une biographie intéressante, espèce rare et en voie de disparition?
Biographique, le film ne l'est pas totalement. La période principalement traitée par Bonello est celle entre 1967 et 1976, période où Yves Saint-Laurent était déjà célèbre et au sommet de son art. Toutes les personnes qui s'attendent à un horrible machin didactique qui s'apparente à une page wikipédia animée seront déçues, car Bonello s'éloigne fort heureusement de ce schéma-là.
Les enjeux du film se focalisent donc sur la personnalité de la star de la haute couture, et il est intéressant de voir de quelle façon Bonello s'est approprié le personnage. A priori, si certaines scènes collent à la réalité, d'autres seraient purement fictives bien que fortement inspirées de la personnalité d'YSL. On suit donc un personnage narcissique, orgueilleux, caractériel, assez détestable en fin de compte mais fidèle à sa ligne de conduite, bosseur acharné et doté d'un certain humour. Un personnage ambigu mais entier et unique, ce qui m'a maintenu intéressé tout le long du film.
Comme dans l'Apollonide, le spectateur est plongé en immersion totale dans l'univers du film où évoluent ses protagonistes principaux. Dans son précédent film, nous ne sortions quasiment jamais de la maison close aux allures de prison dorée, il en va de même pour Saint Laurent. Que ce soit dans les coulisses ou dans les boîtes de nuits et appartements chics, nous ne quittons pas le monde d'YSL. Une manière justement de comprendre ce personnage atypique.
Il y a, à un moment donné dans le film, une superbe utilisation du split-screen où l'on voie alternativement un défilé de plusieurs collections YSL et des événements extérieurs comme Mai 68. Cette séquence est géniale car elle illustre l'indifférence de ce monde pépère de la bourgeoisie parisienne face au tumulte et à la réalité du monde environnant. Jamais ce monde ne sera perturbé par les aspects extérieurs. Dehors il se passe des choses, la France gronde, mais l'univers à part de la haute couture reste intact, loin des préoccupations du peuple.
Cet univers-là est justement propice aux excès et à la déchéance. Et c'est là où Bonello brille, en situant son film entre la réalité quotidienne d'YSL et le rêve éveillé. C'est justement en s'intéressant à l'homme sans faire une simple description chronologique que Bonello réussit à rendre son biopic osé. Ce monde fantasmé était l'échappatoire d'un YSL souvent en proie aux doutes, et les longues séquences proches du spleen illustrent parfaitement cette envie de se laisser aller face à la pression. Pression exercée par un compagnon envahissant, par une peur de manquer d'inspiration, par la peur d'aimer également. Et ces scènes qui s'enchaînent ne font que confirmer l'aspect "prison dorée" déjà présent dans l'Apollonide où Yves Saint Laurent est prisonnier du monde qu'il a créé.
Ce qui est également génial chez Bonello, c'est son utilisation de la musique. Celle-ci est intégrée directement dans la mise en scène, elle n'est pas juste là pour faire du remplissage sonore. La musique peut paraître hors sujet (car après tout je ne pense qu'YSL écoutait Creedence ou The Velvet Underground) mais elle est toujours utilisée de manière à sublimer une scène pas forcément majeure. Elle souligne juste une émotion, une ambiance, une atmosphère, et toujours avec subtilité.
Ca n'a pas l'effet d'un air de violon joué lors d'une scène triste par exemple. Après, malheureusement, aucune scène du film n'a l'impact de la danse des prostituées sous Nights in White Satin dans l'Apollonide. Scène qui a dû chambouler une majorité des personnes ayant vu ce film. Mais après, difficile de blâmer Bonello pour ça tant l'utilisation de la musique et sa mise en scène sont réfléchies.
Car visuellement, nous avons le droit à un film abouti. La photographie est superbe, notamment dans les scènes en boîte de nuit avec cette multitude de couleurs. Puis cette utilisation du split-screen... Entre cette séquence que je raconte plus haut et les autres (notamment pendant le défilé), on peut dire que Bonello maîtrise. J'aime cette idée de filmer une même scène selon plusieurs points de vue, ce qui nous sollicite sans cesse et nous permet d'avoir une vision encore plus riche de ce qui se passe sous nos yeux. Bonello sait filmer, c'est indéniable. Dommage que les scènes qui s'enchaînent n'aient pas toutes autant de puissance que ce qui pouvait se passer dans l'Appolonide. Enfin, après inutile de toujours comparer. Saint Laurent c'est déjà bien comme film, on va se contenter d'avoir une oeuvre bien foutue et avec des idées de cinéma. Ce n'est pas rien dans le paysage cinématographique actuel, et surtout dans le genre du biopic.
Je reproche toutefois certains points au film. Comme je l'ai dit plus haut, le monde de la haute couture ne m'intéresse pas. Et quand Bonello s'éloigne du personnage pour présenter son univers de travail, ça m'ennuie un peu. Bien sûr, cela reste personnel mais comme je suis certain que je ne suis le seul dans ce cas... Le défilé à la fin me semblait assez interminable avec une narration décousue épuisante sur la longueur. Les scènes d'YSL dans les années 70 et celles où il était en fin de vie s'alternant sans cesse. Si le parallèle est judicieux et bien foutu, il lasse un peu à la longue car on ne découvre plus grand chose sur le personnage, ça n'avance plus. Je déplore quand même cette baisse de rythme sur la dernière demi-heure malgré une toute fin très réussie (avec, en prime, un beau foutage de gueule face à la presse).
Un point aurait pu me déranger, c'est celui de l'interprétation. Souvent dans les biopics, les acteurs s'acharnent à imiter les personnes dont leurs rôles sont inspirés. Mais ici ce n'est pas le cas, fort heureusement. Pourtant Ulliel utilise une voix fluette qui passe cependant très bien grâce au traitement accordé au personnage d'YSL qui semble toujours au bord de la dépression. Ulliel est justement très bon, l'intonation de sa voix est géniale lorsqu'il assène des petites remarques incisives. Le contraste entre ses propos crus et sa petite voix douce est vraiment surprenant. Ca contribue également à l'humour du film, teinté d'ironie et de cynisme. La scène sous acides avec le chien en est un parfait exemple. Scène terrible d'ailleurs.
L'interprétation est du même calibre en règle générale avec notamment Jérémy Rénier qui campe un Pierre Bergé très intéressant. On le voit écrasé par l'aura de Saint Laurent tout en cherchant à le manger, à se l'approprier. L'empire financier qu'il a bâti autour du simple nom d'YSL est d'ailleurs le signe de cette volonté. Bergé est montré comme étant très protecteur à la fois de l'homme qu'il aime et du business qu'il représente. Une ambiguïté comme on aimerait en retrouver plus souvent au cinéma. Belle apparition de Louis Garrel dans le rôle de l'amant d'Yves Saint Laurent. Celui-ci apparaissant sur certaines des scènes les plus marquantes et poignantes du film.
Enfin, si le visionnage peut parfois être pénible à cause d'un rythme pas toujours maîtrisé, je dirais qu'en revanche il est difficile de ne pas être imprégné de l'atmosphère du film après coup. Personnellement, celle-ci m'est bien restée en tête pendant plusieurs jours. Cette plongée dans l'univers du film est le signe justement d'une mise en scène réussie, qui implique le spectateur.
La haute couture ne m'intéresse toujours pas, et pourtant Bonello aura réussi à me convaincre avec son film sur une grande figure de la mode. Osé dans son traitement (plutôt couillu même) avec un personnage principal haut en couleurs et une réalisation inspirée, Saint Laurent est un film qui a du contenu. C'est une oeuvre riche en effet, avec des séquences qui marquent. Ce Saint Laurent est donc un bon film, audacieux et plein d'idées. Un biopic haut de gamme en quelque sorte, pourquoi s'en priver?