Il arrive que certaines franchises se taisent un instant, comme pour reprendre leur souffle. Sans un bruit – Jour 1 tente ce silence-là. Son but est de transformer le cri en soupir et la peur en quelque chose de plus mélancolique qui est presque apaisé. Le souci c'est que dans ce silence-là, Michael Sarnoski semble avoir oublié l’écho, la conséquence c'est un film qui parle d’humanité sans vraiment la faire vibrer.
Après deux métrages conçus sous le prisme de pure tension, Sarnoski, qui a été remarqué avec Pig en 2021, choisit d’ouvrir la franchise sur une note plus intime. On a un film d’apocalypse qui est raconté depuis un hôpital par le regard d’une femme déjà condamnée, au moment où le monde s’effondre. Et surtout, il déplace le cadre : exit la campagne silencieuse, place à New York, une des villes les plus bruyantes du monde. L’introduction nous rappelle que son volume moyen atteint 90 décibels, soit l’équivalent d’un cri humain. Autrement dit, la ville entière est déjà une proie sonore avant même que les monstres n’arrivent. L’idée sur le papier, quand on connaît les codes de la saga, est vraiment prometteuse.
L’ouverture est symptomatique du projet. Sarnoski filme New York caméra à l’épaule. Bruits de sirènes, foule paniquée, immeubles dévorés par la poussière... L’imagerie du cinéma américain post-11 septembre refait surface comme un vieux réflexe pavlovien et cite explicitement l'introduction du deuxième volet. Le chaos à hauteur d’homme, la peur collective, le hors-champ du désastre. Sauf que cette fois malheureusement, rien ne vibre. Là où John Krasinski utilisait cette esthétique pour créer une expérience sensorielle et immersive, Sarnoski filme l’apocalypse avec un souci d’humanité mais sans le nerf ni le vertige. On est là, on regarde mais on ne ressent pas grand chose.
Le contraste entre le silence individuel et le bruit collectif aurait pu donner au film sa matière la plus forte et la plus intéressante. Le cinéaste s’y approche dans une scène marquante, la meilleure je pense. On voit une procession d’habitants qui se densifie au fur et à mesure. Elle avance vers le port pour être évacuée. La tension monte avec le volume. Les bruits de pas, les cris, les pleurs s'intensifient jusqu’à l’inévitable. On devine la suite et elle arrive bien évidemment. Le volume sonore attire les créatures et la foule se transforme en offrande. C’est l’un des rares moments où le film retrouve une vraie ampleur tragique, où le son redevient narratif. Ce petit pic d’intensité isole d’autant plus le reste du film, qui est trop engourdi dans son intimisme prudent.
Le film repose beaucoup sur la performance de Lupita Nyong’o. L'actrice est très bonne, elle incarne Samira, une femme épuisée et malade incurable qui assiste à la fin du monde en contemplant à la fois son propre effacement. Cette double apocalypse en miroir est une idée forte, presque métaphysique. Cependant là encore, le film ne fait qu’effleurer ce qu’il pourrait creuser. Tout semble trop lisse, trop conscient de sa gravité. Le chat, les gamins, les souvenirs d’enfance. Tous les motifs sont chargé de sens, trop peut-être. On sent chaque émotion venir de loin, comme un signal sonore qu’on aurait déjà entendu.
Il y a pourtant de belles intentions qui sont notables. Le spectacle muet dans un club de jazz qui représente une parenthèse fragile au milieu du chaos ou bien une humanité qui s’invente encore un langage quand les mots ne suffisent plus. Ces moments-là devraient suspendre le temps sauf que la musique vient un peu alourdir le tout. Larmoyante et lorgnant vers le pathos, elle témoigne du manque de confiance qu'a le film envers son propre silence. C'est un défaut qu'on entrapercevait cela-dit déjà dans le deuxième opus.
Il y a cette autre déception, plus concrète et peut être plus personnelle. Sans un bruit - Jour 1 promettait de remonter aux origines et d’expliquer comment le monde a basculé. D'où viennent les aliens, pourquoi... Qu'on se le dise clairement je ne suis pas forcément fan des origin stories dont on nous abreuve à foison mais là c'est ce que le titre promettait. La possibilité de développer l'univers était pour le coup alléchante mais sur ce plan, nada. On entrevoit bien quelques détails comme ces cocons étranges que les créatures semblent protéger mais sans jamais savoir s’il s’agit d’œufs, de nids, d'une source de nourriture ou d’un simple décor organique. Le film agite des pistes sans les explorer, j'ai du mal à saisir l'utilité. Le résultat c’est un univers qui s’étend sans s’approfondir, ce qui est un peu antinomique. On nous suggère une mythologie qui n'est jamais assumée.
C’est sans doute là le plus grand écart avec les deux précédents volets. Chez Krasinski, le silence faisait cinéma. Chaque craquement devenait une arme de mise en scène et un outil scénaristique. Ici, il n’est plus qu’un symbole assez désincarné. Le film ne cherche plus vraiment à faire peur ni même à maintenir la tension. Il préfère l’émotion mais ne gratte que la surface. Ce n’est plus un film qui écoute son monde, c’est un film qui nous explique, un peu lourdement, qu’il faut l’écouter.
Sans un bruit : Jour 1 n’est pas désastreux, clairement pas. C'est juste une œuvre qui est à l’image de son héroïne : fatiguée, mélancolique et résignée. On sent le désir de proposer autre chose que le énième survival post-apocalyptique mais à force de contenir l’horreur, le film étouffe l’émotion qu’il cherche à libérer. Il reste une belle idée, celle d’une apocalypse vécue à hauteur de regard. Sans le souffle, sans le vertige. Le silence ici ne fait plus peur. Il ne fait plus mal non plus. Il est juste là, paradoxalement comme un bruit de fond.