Bon, Sátántangó c'est vu, merci Béla Tarr pour les immenses travaux. J'appréhendais un peu les 7h30 de film, peur que ça soit inutilement trop long et que je m'endorme devant. C'était sans compter sur le talent incontesté de son créateur dans le travail de la longueur et du plan interminable. Après un visionnage étalé sur 8h30 en incluant les deux entractes, le film qui est séquencé en douze chapitres de durée inégales n'a que faire d'être trop long. Une fois terminé, je me suis même surpris à me dire que 3 ou 4 heures supplémentaires ne seraient pas de refus. Afin de parler de mon ressenti vis à vis du film et du travail de Béla Tarr sur ce dernier, j'ai décidé d'axer ma critique sur trois points :
1 - La mise en scène selon Béla Tarr,
2 - Les thèmes abordés dans le film,
3 - La séquence du chat (spoil pour cette partie).
1 - La mise en scène selon Béla Tarr :
Béla Tarr est un réel génie de la mise en scène. Tout dans sa manière de construire une scène relève de la perfection. Le placement de chaque personnage, les mouvements de caméra, les décors soigneusement sélectionnés, etc, ne sont que des points qui permettent de constamment être fasciné par un plan de son début jusqu'à sa fin. Et ça, même avec ses longueurs. Car ce fou de Tarr est un coquin, il fait des plans qui durent presque tous dix minutes et qui font preuve d'une richesse folle même lorsqu'il ne s'y passe pas grand chose. Il a ce don rarissime d'inclure le spectateur dans ce qu'il voit. Les personnages ne sont pas les seuls à subir le temps qui passe, ceux qui les observent le vivent de l'exacte même façon. Il n'est pas en mode "regardez comme je suis capable de faire un plan de dix minutes", il instaure une réelle responsabilité dans l'œil du spectateur. Contraint de tout regarder, de tout voir, tu ne peux qu'accepter ta condition : celle d'être d'assis et de regarder. Le cinéma plus conventionnel offre la possibilité d'échapper à ce genre de longueurs grâce au montage. Lui décide que non. Tu vas rester aussi longtemps que chaque personnage que tu vas voir marcher, respirer ou ne rien faire (on y reviendra en partie 3). Au final, tout devient palpable avec sa mise en scène : la pluie, la boue, l'ennui, l'alcoolisme, le temps, tout.
2 - Les thèmes abordés dans le film :
On retrouve d'abord le thème de l'attente et de l'espoir. Les personnages attendent constamment quelque chose : quelqu'un qui revient, un changement, un départ, une nouvelle vie, de l'argent, une direction, une délivrance. L'attente devient une raison d'exister, l'érigeant quasiment au stade de personnage à part entière, rendant le concept beaucoup plus cruel. On retrouve ensuite l'aspect circulaire qui traduit l'incapacité de s'échapper. Les personnages veulent à tout prix partir, mais leurs comportements semblent toujours les ramener aux mêmes endroits. Même le film dans sa forme appuie ce rapport circulaire : on a parfois l'impression d'avoir avancé dans l'histoire et Tarr te ramène ailleurs ou te fait revivre quelque chose que tu croyais avoir compris. Idem pour la musique qui n'a de cesse de tourner en boucle, pendant de longues minutes. Dernier thème important, la manipulation et le pouvoir. Presque toutes les relations dans le film sont des rapports de pouvoir et c'est tout particulièrement visible avec les discours, les réunions, les conversations et les diverses promesses. Le langage peut donc à la fois être un outil de communication et un instrument de domination. Il y a d'autres thèmes importants dans la film comme la pauvreté, l'alcool, la solitude, la religion et ses dérives, mais ceux là font (à mes yeux) plutôt office de forme et je préfère ne pas m'attarder dessus plus que ça.
3 - La séquence du chat :
Au bout de trois heures de film, Tarr nous montre le point de vue d'Estike, jeune adolescente délaissée, moquée et méprisée par les adultes du village. Cette violence qu'elle subit va mener à une violence qu'elle va faire subir à son tour. A l'image de tous les habitants du village, la jeune fille a des bourreaux et se venge sur plus faible qu'elle. Alors qu'elle est dans une grange en train de caresser son chat, elle va commencer à le manipuler avec violence, le faisant tourner dans tous les sens pour lui faire mal, l'enfermer dans un sac filet pour les légumes le temps d'aller chercher de la mort au rat qu'elle va ensuite lui faire boire dans du lait. Bon. Pour être tout à fait honnête, la séquence est très dure à regarder. On assiste en tout point à de la torture animale et l'état d'inertie de l'animal qui suit dans les plans d'après ne servent aucunement à rassurer le spectateur. Après quelques recherches sur le sujet (car j'étais inquiet et un peu trauma lol), il s'avère que le chat et l'actrice s'étaient longuement entraînés à ce genre de cabrioles, que le tournage a été encadré par un vétérinaire pendant ces plans là et que l'aspect cadavérique de l'animal ensuite est dû à un endormissement médical duquel le chat s'est réveillé au bout de 25 minutes. Malgré ça, il est difficile de s'enlever du crâne le fait que le chat à l'air de souffrir pour de vrai tandis que l'enfant le manipule. C'est qui me frappe pourtant avec cette séquence, c'est que Tarr ne nous présente pas Estike comme un "monstre". Il fait quelque chose d'encore plus dérangeant : il nous montre comment quelqu'un de vulnérable peut reproduire sur plus vulnérable que lui la violence qu'elle subit elle-même.
Enfin j'aimerai conclure avec les mots de Béla Tarr au sujet de l'utilisation de la pluie chez Andreï Tarkovski : "Dans ses films, la pluie purifie les gens. Dans les miens, elle ne fait que faire de la boue". Dans Sátántangó, la pluie et la boue sont littéralement une matière du film. Contrairement à la vision optimisme (même minime) qu'on peut retrouver chez Tarkovski, la pluie n'a pas cette dimension transcendante. Ici elle ne nettoie pas le monde, elle le rend encore plus lourd, visqueux et difficile à traverser.
Merci Béla, repose en paix.