Une belle expérience de cinéma, moderne ainsi qu'audacieuse... Quelques années après l'intriguant, pittoresque et paradoxalement lugubre Off Highway 20 ( cette plongée immersive dans les quartiers suburbains d'un Japon en proie à la toxicomanie d'une jeunesse s'évadant à renfort de solvants volatiles et de machines à sous...) le confidentiel Katsuya Tomita accouche d'un film-fleuve étonnant voire déconcertant, éventuelle chronique sociale d'un pays culturellement pluriel mais non exempt de racisme et de violence contenue.
Saudade, à l'image de son titre, est un long métrage énigmatique à la construction éparse et cyclique dans le même mouvement d'ébauche étrangement étudiée, pensée, littéralement "sue". Katsuya Tomita montre - en plans larges le plus souvent - les limites du communautarisme en s'attardant sur trois cultures différentes, peu capables de composer les unes avec les autres ; le cinéaste japonais ausculte le racisme ( préférons d'ailleurs le terme xénophobie ) en remontant à sa source originelle : la peur et l'incompréhension qui en découle, fatalement.
Formé de nombreux morceaux de bravoure, musical et rythmé de la sorte Saudade est un bel écrin de cinéma difficilement racontable, moins proche d'un récit traditionnel que d'un constat sociétal faussement désinvolte. Katsuya Tomita parvient à suggérer et/ou à démontrer tacitement que la haine et le repli vers l'entre-soi ne sont que la conséquence d'une suite ininterrompue de griefs peu ou prou invisibles car à priori insignifiants : telle est la violence d'un métrage aux couleurs baveuses et tièdement exposées, une rivière de frustrations en tous genres au coeur de laquelle l'eau vaudrait plus que l'argent et où les hommes et les femmes vivoteraient entre chantiers, travail du sexe et battles de rap endiablées. Un film superbe.