L'opéra a toujours occupé une place importante dans l'histoire de Venise. Déjà au XVIIème siècle, les puissantes familles vénitiennes érigeaient de gigantesques théâtres pour accueillir des spectacles venant de tous horizons. Nombreux ainsi furent les artistes, notamment Verdi, à s'être produit sur les rives de la cité des Doges.
De ce fait et au vu d'un tel héritage culturel, il n'est pas étonnant que lorsque Luchino Visconti réalise Senso, film prenant place à Venise, il fasse se dérouler la première scène dans le théâtre vénitien La Fenice, lors d'une représentation de La Trouvère...
Venise au XIXème siècle
Senso se déroule en 1866 au moment où Venise, sous occupation autrichienne, est sur le point de se faire envahir par l'armée italienne. Dès l'ouverture dans le théâtre Fenice, Visconti nous fait comprendre que la véritable intrigue ne se déroule pas sur scène mais dans les loges, là où généraux autrichiens et aristocrates, derrière leurs discussions anodines, ont bien du mal à cacher leur anxiété par rapport à la guerre imminente qui se profile. Cette scène est d'une parfaite historicité quand on sait qu'à l'époque, l'opéra était avant tout un lieu de rencontres entre les puissants d'une ville et que ceux-ci passaient plus de temps à aller saluer leurs voisins de loge qu'à regarder le spectacle lui-même.
Ce détail permet de déceler l'importance que donne Visconti au souci historique, le réalisateur cherchant à tout prix à retranscrire fidèlement cette période du XIXème siècle. C'est pour cela que plusieurs mois avant le tournage, il avait lu avec ses collaborateurs des dizaines de livres et documents sur cette guerre. Des vêtements aux objets, en passant par les monuments, Visconti voulait que tout soit semblable à la réalité.
Mort à Venise
Cette grande fresque historique va alors prendre pour héros la comtesse Livia Serpieri et l'officier autrichien Franz Mahler, deux amants dont l'amour provoquera leur chute. Visconti fait donc de son film un mélodrame, genre filmique qui lui semble se rapprocher le plus de l'opéra et de ses envolées lyriques. Lier le cinéma et l'opéra a toujours été l'un des buts du cinéma viscontien.
Dans ce contexte, inutile de préciser que la musique acquiert une importance capitale et que le metteur en scène l'utilise avec beaucoup d'ingéniosité. Ainsi, lorsqu'il montre le couple sombrant dans la décadence, il fait jouer la septième symphonie de Bruckner, musique au ton romantique et mélancolique. Par contre, lorsqu'on voit l'avancée de l'armée italienne, c'est les partitions puissantes de Verdi qui résonnent, le compositeur étant d'ailleurs connu pour être un fervent nationaliste italien.
Enfin, si le rattachement de Venise à l'Italie impliqua le début de la fin pour nos héros, l'aristocratie et l'Autriche, elle sonna aussi le glas pour La Fenice qui fut complètement déclassée après ces événements. En effet, le théâtre perdit ses soutiens financiers et cessa d'accueillir les grandes premières comme il en avait coutume. Comme quoi, l'opéra et les tragédies sont toujours liées...