Qui a vu L'impasse, le grand thriller de Brian De Palma, se souviendra peut-être qu'il commence de la même façon : Al Pacino à l'article de la mort, revivant sa vie, faisant du film un long flashback. Sauf qu'ici le célèbre Serpico n'est pas un truand mais un flic. Qu'importe puisque Pacino passe avec aisance d'un bord à l'autre.

L'homme intègre qui lutte seul contre toute la société, voilà un pitch mille fois rebattu. Dès lors, pour tirer son épingle du jeu, ne reste que la façon de traiter le sujet. Un peu comme les jazzmen, encore aujourd'hui, s'emparent de standards mille fois joués, en leur apportant la modernité de leur signature. Pari tenu pour Lumet, avec toutefois quelques réserves.

Le réalisateur s'était déjà emparé du thème avec ce qui est sans doute son chef d'oeuvre, 12 hommes en colère. Henry Fonda, l'homme intègre, se dressait seul contre tous, et finissait par emporter la mise.

On est à présent dans les années 70, sa mode hippie et sa fameuse libération des moeurs. La police, elle, n'a pas bougé. On doit être glabre et le cheveu court, pour marquer une distance, une frontière même, avec le peuple rongé par le mal. La tenue est gage de probité. Dès ses premiers jours dans la police, Serpico découvre l'immense hypocrisie de ce système : c'est d'abord une banale histoire de rosbif trop gras, mais dont on se contente puisqu'on ne paye pas. Première faveur infime, qui en annonce d'autres à plus grande échelle : ces enveloppes livrées régulièrement à quelques collecteurs qui tournent dans le quartier, arrosant ensuite tous les collègues. Un système mafieux, il n'y a pas d'autres mots. On se pince pour y croire. Lumet tente toutefois de ne pas se montrer trop manichéen : c'est la paye misérable des flics, 800 $ par mois, qui les pousse ainsi à arrondir leurs fins de mois. Il faut bien payer les études des enfants.

Serpico, lui, n'a pas de famille, il n'a donc pas besoin de plus d'argent. Il sent que c'est là la clef de sa probité, c'est pourquoi il va refuser de s'engager avec ses partenaires sentimentales. Au sein de la police, il ne fait la morale à personne : il se contente de ne pas prendre d'argent. Un peu comme, dans la société d'aujourd'hui, quelqu'un qui refuse d'avoir un téléphone portable (votre serviteur) : il est fondamentalement subversif, perçu comme une incongruité, un corps étranger, presque un virus menaçant.

Ce corps étranger, Lumet le montre avec beaucoup d'humour : Serpico a en effet décidé d'officier en civil, arguant qu'il est de ce fait moins visible. Imparable : dans les années 60 les voyous s'habillaient comme les flics, aujourd'hui les voyous ont suivi la mode vestimentaire quand la police est restée, elle, droit dans ses bottes. Difficile de ne pas être repéré à des kilomètres. Première victoire : on lui donne ce droit, de même que celui de patrouiller avec sa propre voiture. Ce sera donc l'occasion de nous montrer Serpico dans les tenues les plus improbables, en jouant notamment sur les galurins, du bob au bonnet, en passant pas les sombreros. Savoureux.

Mais il est un marqueur plus fondamental de l'évolution de Serpico, c'est le poil sur sa face. Ce n'est plus Scareface, le visage inquiétant (pour citer un autre rôle marquant de solitaire pour Al Pacino, cette fois du côté obscur de la force), mais Hairface, le visage peu à peu recouvert de barbe. Finement, Lumet a associé à son héros un chiot dont les poils vont aussi pousser avec la taille, figurant le temps qui passe !

Cette barbe évoque le Christ, tant la figure de l’homme subversif est associée à ce révolutionnaire souvent mal compris, notamment de l'Eglise elle-même... La métaphore biblique était déjà latente dans 12 hommes en colère, comme je le montrais dans cette critique :

https://www.senscritique.com/film/douze_hommes_en_colere/critique/166768269

Glabre lors de la cérémonie d'intronisation (au temple !), Serpico ne tarde pas à porter la moustache après la désillusion de sa première expérience de patrouille, celle de la tentative de viol : la mentalité de fonctionnaire dans le mauvais sens du terme ("on n'y va pas, c'est pas notre secteur"), le jeune violeur qu'on tabasse pour lui faire donner le nom de ses complices (brutalité, mais aussi bêtise, car Serpico obtiendra ces noms par la ruse), la guéguerre des districts (on s'attribue la prise des deux complices en faisant comprendre à Serpico qu'il n'a pas agi légalement donc qu'il ferait mieux de se taire). Ce n'est que le début d'une longue série : on verra les flics dans leur versant rustre (tirer sans sommation), sournois (l'accusation de déviance sexuelle simplement parce que Serpico se trouvait dans les toilettes au côté d'un collègue qui matait une fille de la fenêtre), voire pervers (le collègue Rital, dont le sourire dément est glaçant, lorsqu'il recule en marche arrière pour coincer un voyou qui a eu le tort de ne pas cracher au bassinet dans les délais). Sans parler de la hiérarchie, qui couvre hypocritement le tout, jusqu'aux plus hauts étages, en gardant les mains bien propres. L'argument est ultra classique dans le cinéma.

La pilosité qui couvre peu à peu le visage de Serpico est comme la lèpre qui ronge la police, plus occupée à "relever les compteurs" qu'à véritablement combattre la délinquance. Serpico est une figure christique, certes (sa judéité y renvoie aussi), mais sans la sainteté, ce qui le rend plus humain, plus attachant. On le voit d'abord en dragueur invétéré, puis plus loin en sale macho ("sers-moi à boire" lorsqu'il rentre du boulot, avant un coup de gueule parce que la maison est mal tenue !). Il est aussi très préoccupé de sa personne : veut recueillir l'honneur de ses exploits, veut monter dans la hiérarchie, pense surtout à sa sécurité lorsqu'il s'agira de témoigner. On est loin de la perfection morale du saint homme.

Cette non rectitude se traduit aussi corporellement : il ne se tient pas droit comme la croix émergeant de la terre, mais courbé, car il cherche à se fondre dans le décor, d'où aussi ses tenues de plus en plus excentriques, jusqu'à l'habit traditionnel juif ! Paradoxe de l'époque hippie : c'est en s'habillant excentrique qu'on peut se fondre dans le décor. Conformisme de l'anticonformisme, vaste sujet... Ce côté caméléon explique qu'il demande à sa copine, lors d'une soirée dansante, de ne pas dire à tous qu'il est flic.

Serpico louvoie car il est dans une situation inconfortable : à la fois en quête de reconnaissance et désireux de se faire discret ; à la fois dans la police, pour laquelle il a une véritable vocation, et en rupture avec elle. Il rompt avec sa petite amie, aperçue furtivement tout de rouge vêtue au début du film, qui avait le tort de n'avoir dans sa famille que des policiers. Il s'intéresse à des sujets artistiques, la danse, l'opéra, que ses balourds de collègues ignorent complètement. Comme le Christ là encore, il veut réformer le système de l'intérieur : rappelons le fameux "je ne suis pas venu abolir la loi mais l'accomplir". C'est tout à fait ça : l'institution s'est dégradée, elle a perdu de vue sa raison d'être, il faut la remettre sur de bons rails. Tout le monde tente de le dissuader, le classique "tu t'attaques à trop gros morceau". Sauf quelques-uns : son copain plutôt politique, qui va essayer de faire jouer ses relations, un vieux supérieur intègre, plus tard un commissaire qui va s'engager avec courage, sauter le pas, comme il le fera symboliquement sur les toits de deux immeubles. Mais Serpico, tel la serpe, se coupe progressivement de son entourage : sa nouvelle copine le quitte, il se fâche avec son pote, envoie paître le supérieur qui tentait de l'aider. Il ne communique plus qu'avec des animaux : son chien, sa souris qu'il a dressée à sentir l'héroïne (présage de sa fin tragique chez les Stups), un perroquet.

A partir de là, il y a trois sortes de fin : la pessimiste, où le système est décidément trop fort, l'optimiste, celle où le héros triomphe contre toute vraisemblance, et celle qui reste en suspens (Les 3 jours du Condor par exemple). Les deux premières sont archi rebattues. Lumet n'a guère eu de choix puisqu'il raconte une histoire vraie. On voit donc Serpico asséner à tous un beau discours avant de prendre une retraite bien méritée en Suisse. La scène précédente pourtant, sur le lit d'hôpital, donne à cette victoire un arrière-goût amer, car qu’a fait l'institution pour honorer la probité de Serpico ? Elle lui a offert une médaille d'or. C'est-à-dire du brillant, de l'argent, précisément ce que notre homme s'est évertué, avec tant de mal, à refuser. "Décidément, ils ne comprennent pas", voilà ce que semble dire le regard embué de larmes de Serpico : "ils essaient toujours de m'acheter".

Formellement, c'est assez brillant. Lumet sait où poser sa caméra, on le voit notamment lorsqu'il la place à l'angle du déplacement d'un personnage pour le suivre d'un simple pivot, procédé gracieux que j'apprécie toujours. Lors des scènes d'action, la caméra est souvent à ras du sol, ce qui fait sens puisqu'on plonge dans le concret. Son film nous montre une galerie de gros plans savoureux, dès le début du film par exemple, sur les visages des hommes qui apprennent la blessure de Serpico. De beaux travellings traversant les cloisons aussi, on est sur du cousu main.

Evidemment Al Pacino est très bien, mais les seconds rôles autour de lui aussi. Le film se déroule avec fluidité. Je n'ai regardé ma montre qu'à 1h56 de visionnage. Beau score !

Restent quelques réserves tout de même, évoquées plus haut. D'abord la musique, souvent illustrative (violon dès qu'il y a de l'émotion) et de peu d'intérêt (cette mandoline pour raconter les débuts de Serpico !...). Ensuite les clichés que Lumet ne dédaigne pas : quasiment tous les délinquants sont des Noirs, les femmes sont soit actrice-danseuse soit infirmière, elles ne rêvent que de se marier. Elles attendent sagement le retour de l'Homme et le soutiennent dans son combat, sont béates devant leur Héros bien que celui-ci les ait pourries la minute d'avant. Les féministes risquent de tousser un peu (au moins on a échappé à la rouste façon de Niro dans Raging Bull). Les méchants sont des vieux en costume-cravate et au crâne dégarni. Enfin, le film est un poil outrancier dans sa description de la police et, dans son verset sentimental, il verse dans le gnangnan, celui-là même que Serpico dit pourtant détester. Je suis comme lui.

Quelques travers qui atténuent la singularité de ce Serpico, très recommandable tout de même, et qui fait bien la paire avec Un après-midi de chien, où Al Pacino repasse de l'autre côté de la barrière.

7,5

Jduvi
7
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le 23 févr. 2023

Critique lue 24 fois

Jduvi

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