Seules les bêtes est un tourbillon narratif qui, partant de la disparition d’une femme, dissèque avec une ironie tendre les solitudes et les obsessions de personnages ordinaires. Le film de Dominik Moll joue superbement avec les codes du thriller pour mieux les subvertir, nous entraînant dans un labyrinthe de points de vue où chaque révélation déplace le centre de gravité de l’histoire. L’énigme policière n’est qu’un prétexte pour explorer les zones d’ombre du désir et la part de fiction que chacun invente pour vivre.
L’originalité réside dans cette architecture en spirale, qui passe d’une ferme isolée à Abidjan avec une désarmante fluidité, liant les destins par le fil ténu du hasard et des rêves. Moll évite tous les pièges – le régionalisme misérabiliste, le thriller convenu – pour offrir une comédie noire d’une rare bienveillance. Les personnages, tous magnifiquement incarnés, sont des rêveurs crédules ou désespérés, mus par l’amour, l’argent ou la magie, et leurs quêtes absurdes finissent par composer une fable profondément humaine sur le pouvoir de l’imagination.
Avec une maîtrise narrative éblouissante, le film cultive un suspense qui ne repose pas sur « qui a fait quoi », mais sur « jusqu’où va-t-on croire pour être heureux ? ». La fameuse scène pivot de la chanson d’Alain Barrière agit comme une bascule : à partir de là, tout devient possible, et le spectateur, déstabilisé et ravi, accepte de suivre le film dans ses détours les plus audacieux. Seules les bêtes est une expérience cinématographique jubilatoire, un ovni narratif qui prouve que le cinéma populaire peut être intelligent, imprévisible et délicieusement décalé.