Sorti en 2016 et produit par la Toho, Shin Godzilla peut être vu comme la réponse des japonais au reboot de la franchise par les américains qui a débuté en 2014 avec le Godzilla de Gareth Edwards. Avec Shin Godzilla, Hideaki Anno (le papa d'Evangelion) et Shinji Higuchi avaient pour mission de relancer la franchise la plus importante du cinéma japonais (plus de 30 films en 60 ans), tout en respectant le design du monstre original et les codes du genre. Et pour se faire, nos deux compères vont devoir faire aussi bien que les américains avec dix fois moins de budget (15 millions contre 150 millions). Le nom d'Hideaki Anno a tout pour nous rassurer, ayant accouché de l'une, si ce n'est la plus mythique des franchises de kaiju ("monstres géants" en japonais) dans l'animation japonaise avec la série Evangelion. Quand à Shinji Higuchi, c'est un spécialiste des effets spéciaux et il a déjà collaboré avec Anno sur Evangelion. Tout laisse donc à penser qu'Hideaki Anno est la tête pensante du duo et son expérience dans l'animation japonaise avait tout pour nous rassurer, étant moi même très fan d'Evangelion mais aussi de Nadia Le secret de l'eau bleue.
Avec King Kong, Godzilla est sans nul doute le roi des monstres géants et on sent qu'Hideaki Anno a voulu lui redonner de sa grandeur. On a ici un Godzilla monstrueux et terrifiant et on est loin de l'image du Godzilla en carton pâte des films précédents. Je parle bien sûr des films japonais, le Godzilla de Roland Emmerich étant complètement à côté de la plaque, ne respectant aucun des codes de la franchise. Quant à la version de Gareth Edwards, elle est bien plus honorable et le savoir-faire du réalisateur de Rogue One se fait ressentir, mais ça reste tout de même un produit marketé pour un public américain. Mais pour revenir au film qui nous intéresse ici, à savoir Shin Godzilla, Hideaki Anno a fait le choix judicieux d'ancrer son récit dans le présent, cinq ans après l'accident nucléaire de Fukushima. Pour rappel, le Godzilla de 1954 était sorti neuf ans après les bombardements Hiroshima et de Nagasaki. Au lieu de proposer une suite au Godzilla originel, Hideaki Anno préfère donc repartir de zéro, avec un Godzilla qui fait sa première apparition de nos jours, en 2016.
Shin Godzilla est donc un film plus ancré dans la réalité que les précédents, le rendant bien plus menaçant. Le but recherché est simple, dénoncer la manière dont le gouvernement japonais a géré la catastrophe de Fukushima. On suit d'un côté une administration paralysée par sa propre bureaucratie, où personne n'ose prendre de décisions ni se mouiller, tant les procédures prennent le pas sur l'efficacité. De l'autre, on suit l'équipe de Yaguchi (Hiroki Hasegawa) qui, malgré les mêmes contraintes, agit concrètement et cherche des solutions. Ainsi, Hideaki Anno veut dénoncer ce qui pose souci au Japon avec notamment cette bureaucratie qui ne peut être que défaillante au vu de son fonctionnement. Les séquences avec le monstre géant ne cherchent clairement pas a être ultra spectaculaires, mais elles parviennent néanmoins à nous faire ressentir le poids de cette menace comme rarement on a pu le ressentir avec un film Godzilla, parce que ancrée dans la réalité du moment présent.
Le rythme du film est très lent, mais c'est voulu, c'est pour montrer l'inertie du gouvernement, son immobilisme devant la catastrophe à venir. Mais dés que Godzilla apparait à l'écran, le rythme s'accélère. On est face à une créature mutante qui évolue constamment, pour passer de la mer à la terre ferme. Le dynamisme des séquences avec le monstre géant contraste énormément avec la lenteur de la bureaucratie, qui va très vite être dépassée par les évènements. On est face à une créature atomique quasiment immortelle et au pouvoir terrifiant (le souffle atomique qui ravage la moitié de la ville). L'armée aura beau déployer tout son arsenal sur elle, Godzilla se révèlera être indestructible, même les missiles les plus puissants ne lui feront pas la moindre égratignure. Non seulement il piétine Tokyo, mais il s'apprête à détruire tout le japon et menace même toute l'humanité entière. L'humanité ne peut pas gagner face à un tel monstre et c'est à ce moment là qu'on ressent la vision nihiliste d'Hideaki Anno.
Ce Godzilla 2016 porte irrémédiablement la patte de son auteur, Hideaki Anno. Difficile de ne pas voir l'inspiration d'Evangelion dans l'évocation de Godzilla. Hideaki Anno met en scène son Godzilla comme il met en scène les Anges destructeurs dans Evangelion, avec une fin du monde planétaire (The End of Evangelion) qui se joue en même temps qu'une apocalypse en temps réel et un cauchemar bureaucratique. L'humanité ne peut pas gagner face à un tel monstre et c'est là que l'on ressent la vision fortement nihiliste d'Hideaki Anno. Il ne manquerait plus qu'il lui pousse des ailes et là on est vraiment foutus.
Godzilla est donc la star de deux franchises, l'une américaine initiée par le Godzilla de Gareth Edwards sorti en 2014 et l'autre japonaise produite par la Toho et qui va se poursuivre avec Godzilla Minus One (2023) et bientôt sa suite Godzilla Minus Zero (2026) dont la sortie est prévue en fin d'année. Si j'ai lâché la franchise américaine après un premier film sympathique mais dispensable, ce Shin Godzilla m'a donné envie de suivre la franchise japonaise, bien plus authentique et rafraichissante que son homologue ricaine.