Ce matin, assis sur le trône à gouverner mes sujets et errant, pareil à celui qui, cinq sous en poche, ne peut pas perdre la vie, car il a perdu la mort, sur ce site, je considérais un tantinet soit peu la situation historique.
Elle était plutôt floue.
Cette errance m'amena à me rappeler du devoir de mémoire, mais n'ayant pas encore bu mon café, je reportais ces réflexions à plus tard.
Ce plus tard, nous y voici.
Elie Wiesel, dans la préface de son touchant roman "La nuit" (étrange de dire ça mais je lui préfère Si c'est un homme et Nuit et brouillard) nous disait :
"Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l'oubli".
Plus loin il ajoutait :
"je ne sais même pas si une tragédie de cette ampleur possède une réponse. Mais je sais qu’il y a "réponse" dans responsabilité.
Lorsqu'on parle de cette époque de malédiction et de ténèbres, si proche et si lointaine, "responsabilité" est le mot clé.
Si le témoin s'est fait violence et qu'il a choisi de témoigner, c'est pour les jeunes d'aujourd'hui, pour les enfants qui naîtront demain : il ne veut pas que son passé devienne leur avenir."
Il dira plus tard dans une conférence que le peuple juif, de par les souffrances qu'il a subi, est fondamentalement innocent.
Ce à quoi Asimov lui rétorquera :
"Monsieur Wiesel, vous faites erreur ; ce n’est pas parce qu’un groupe humain a subi d’atroces persécutions qu’il est par essence bon et innocent. Tout ce que montrent les persécutions, c’est que ce groupe était en position de faiblesse. Si les Juifs avaient été en position de force, qui sait s’ils n’auraient pas pris la place des persécuteurs ?"
L'un était précurseur de ce qui sera le devoir de mémoire.
En effet il ne faut pas oublier pour que ce genre d'atrocités n'arrivent plus.
Il aurait peut-être dû préciser "à qui que ce soit".
L'autre (qui a apparemment toujours eu un coup d'avance) soulevait d'autres problèmes :
La victime de barbarie doit-elle toujours être considérée comme une victime? Ne peut-elle pas, en position de force, être aussi barbare face à plus faible qu'elle? Et son statut d'ancienne victime la préserve t'elle de l'appellation de barbare même si ses actions en portent tous les attributs ?
Mais revenons en à notre fameux devoir de mémoire.
Je devais être en CM2 la première fois où l'éducation scolaire a confronté mon âme d'enfant à l'horreur humaine.
Puis presque chaque année, jusqu'à la terminale.
À l'époque la logique devait être :
Ce qui s'est passé aux yeux du monde dans sa zone de confort (et encore y'avait pas internet) était une mise en garde des extrêmes que peut atteindre la folie humaine.
On va éduquer cette génération de manière à ce qu'elle n'oublie pas et qu'à l'avenir elle condamne fermement tout ce qui, de près ou de loin, s'apparente à une telle négation de l'humain.
Et, bien des années plus tard (soupçon d'ironie), le monde se trouve confronté à certains évènements, des détails, certaines similitudes je dirais...
Oui mais non.
Non seulement on regarde ailleurs, mais si tu élèves la voix tu es condamné.
"- Oui mais le 7 octobre !
- Excusez moi on m'a éduqué dans le devoir de mémoire et il me semble que...
- TAISEZ-VOUS! C'est pas pareil! C'est juste que vous êtes antisémite!
- Ben c'est juste que 20 000 enfants (je me dégoûte à faire du larmoyant en ne parlant que des enfants) en un an ça fait un peu beaucoup...
- Oui mais le 7 octobre!
- Je sais mais...
- Non! 7 octobre!Vous êtes antisémite!
Si je condamne pas ce que je vois alors je me torche avec ton devoir de mémoire.
Si mes souvenirs sont bons on a pas rasé l'Allemagne.
Ni aucun pays où y'a encore du nazi qui se balade.
Pourquoi?
Parce que fort face à faible.
Parce que clairement la vie n'a pas la même valeur.
Bref j'allais partir sur des trucs un peu plus marrant où le grand enfant que je suis encore quelque part, épuisé au milieu de l'océan de son cynisme, économisant le peu de force qui lui reste en faisant la planche avec son pote Wilson, espérant qu'un bateau passe par là... se retrouve face à un prof qui lui explique le devoir de mémoire à deux vitesses mais c'est bon ça m'a énervé (peut-être plus tard).
Je repense au témoignage de la fameuse photographie du gamin sans bras qui garde pourtant une lueur de candeur dans les yeux.
"L’une des choses les plus difficiles que la mère de Mahmoud m’ait expliquées, c’est que lorsque Mahmoud a réalisé que ses bras étaient amputés, la première phrase qu’il lui a dite a été : ‘Comment vais-je pouvoir te serrer dans mes bras?"
Et pour conclure, je partage ce poème de John Donne qui illustre bien mieux que moi mon point de vue :
"Nul homme n'est une île,
entière en elle-même ;
tout homme est un morceau du continent,
une partie de l'ensemble.
Si une motte de terre était emportée par la mer,
l'Europe en serait diminuée,
aussi bien que si c’était un promontoire,
aussi bien que si c’était le manoir de tes amis
ou le tien propre :
la mort de tout homme me diminue,
parce que je fais partie du genre humain,
et en conséquence, n'envoie jamais demander pour qui sonne le glas ;
il sonne pour toi."