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Apocalypse Ñow
Ce qui fait de Denis Villeneuve, depuis maintenant quelques années, une véritable valeur sure du cinéma nord-américain, c’est qu’il est tout sauf un pur produit hollywoodien. Prisoners n’était pas...
le 10 oct. 2015
NOTE : 6.5/10
La filmographie de Villeneuve m'est particulièrement chère, aussi mes attentes pour ce film étaient certainement bien trop vertigineuses pour ne pas parasiter mon appréhension de ce métrage.
Un film sur la drogue, les cartels, et la lutte contre ce marché, certes... un film sur les difficultés d'une région frontalière face aux maux et vices qui s'y sont incrustés dans les moindres recoins et au écarts qu'imposent culture, politique et sociétés, certes... mais avant tout un film sur les notions de justice, de morale, de liberté et de limites personnelles. Et un film bien pessimiste.
Niveau casting, pas grand chose à dire, les performances sont très bonnes et bien pesées, à part peut-être un léger manque de carrure chez Emily Blunt, mais qui apporte un peu de douceur et de vulnérabilité docile, donc pas si gênant. Ce qui pêche pour moi est le rythme du film, trop étalé en longueur à certains moments. Et, là où Villeneuve compense habituellement par l'atmosphère oppressante qu'il fait subir au spectateur, ici il semble manquer un petit quelque chose qui nous détacherai du réel pour nous plonger dans l'intégralité du film, longueur ou pas. Aussi n'ai je pas ressenti cette impression d'être tenu aux entrailles par le film comme Villeneuve sait pourtant le faire. De plus, un certain manque de profondeur dans l'écriture des personnages ne permet pas la meilleure appréciation du jeu d'acteur. On aurait aimé une Kate soit plus droite et juste, soit plus tiraillée et tourmentée, mais pas un entre deux qui s'efface petit à petit. Et voir les personnages de Matt et Alejandro plus développés n'eut pas été déplaisant. Une scène de réunion en tong paraît assez insolite si on ne développe pas plus cet aspect de la personnalité de Matt. Pour Alejandro, l'indifférence dont il fait preuve à l'égard de sa propre cruauté aurait pu être plus intéressante si cette dernière avait été plus appuyée. Bref, les différents personnages font parfois un peu trop dans la demi-mesure...dommage.
Sicario nous propose un scénario qui ne fait pas dans l'extravagance, pas de grande surprise ni rebondissement trampolinesque. Mais, légitimement, le sujet abordé et le traitement de Villeneuve ne se prêtent pas à ce genre d’exercice pour un tel film. L'intrigue installe plutôt une atmosphère, une ambiance lourde et pesante qui cherche à s'effacer mais qui a tellement imprégné et contaminé ce monde, pourtant d'un réalisme assez cru, que tout ce qu'elle y touche en devient la victime. Elle s'insinue partout, cette impureté ocre qui baigne constamment dans cet univers poussiéreux.
Ce cosme frauduleux, rongé par sa corruption, ses marchés illicites et ses écarts sociétaux, nous apparaît alors comme un engrenage infernal et d'un fonctionnement fatalement efficace. Les multiples rouages qui le composent, n'offrent en effet que des solutions faites de compromis déplaisants, huilant ainsi le mécanisme du cercle vicieux. On répond au mal par le mal, on se venge œil pour œil. La frontière n'est alors pas simplement un contexte géographique. Elle s'impose en tant qu'image chargée de sens. Et Villeneuve a su exploiter cette symbolique assez facile de manière plus ou moins subtile. La frontière semble être ridiculement effacée géographiquement (il n'y a rien pour la marquer, rien qui ne distingue un côté de l'autre ; les tunnels montrent bien à quel point la délimitation est discutable). Elle est toute aussi floue entre les actes corrects, justes, acceptables et ceux immoraux, illégaux. Chaque personnage se permet de délimiter cette frontière à sa guise.
Dans ce monde, avoir des principes n'est pas viable. S'y plonger, c'est accepter de laisser de côté une part de son humanité pour laisser place à une certaine bestialité impulsive, répondant aux instincts les plus basiques de survie, de violence... C'est refuser qui on est, et accepter de n'être qu'une copie non intégrale de soi. Aussi le reflet de la Kate est il flouté, détourné de son regard, obscurci... ne lui prouvant simplement qu'une chose : elle fait bien partie de ce monde, et, qu'elle le veuille ou non, elle s'est pliée à ses règles, a délaissé une fraction d'elle. Son reflet dans sa dernière scène (scène signant la mise de côté de ses principes par instinct de survie plutôt que par choix), ne finit par montrer plus qu'une ombre d'elle-même ; ce qu'elle est alors véritablement devenue, malgré sa lutte contre cette perte d'identité. Toutefois, dans une image belle et émouvante, elle nous prouve qu'il est possible de ne pas se perdre totalement soi-même (à l'image de ceux qui règnent sur ce monde elle s’apprête à commettre le meurtre de Alejandro, un acte illégal qui échappe à sa morale, mais alors ses principes refont surface, l’empêchant d'appuyer sur la gâchette). Mais elle prouve, par la même occasion, la fatalité de la situation globale. Soit l'on met de côté ses principes et son innocence pour faire changer la donne (elle tue Alejandro) mais alors on rentre dans le mécanisme et l'alimente plutôt que l'améliore, soit l'on reste indemne (elle ne tue pas Alejandro) mais alors aucune avancée n'est possible dans la résolution du problème.
Le travail de la lumière joue un rôle dans le développement des personnages. Image cette fois moins subtile, il n'y a pas de lumière sans ombre. Kate paraît, à l'image des personnages l’entourant, se voiler d'ombre petit à petit. Jusqu'à cette scène dans le tunnel où l'obscurité est totale et où Villeneuve propose, de manière certes hésitante mais toutefois assez juste dans son utilisation et la signification qui peut s'en dégager, un passage en caméra thermique, suivant la vision des personnages. On a alors une impression de voir la scène en négatif, montrant le passage des deux frontières, géographique et psychologique. Pour atteindre leur but (c'est-à-dire stopper le cartel pour mettre fin aux atrocités qu'ils perpétuent) ils tombent dans l'exercice de pareils atrocités. Scène qui cristallise le plus, à mon sens, l'idée de perte de morale et d'identité dans ce film. Avec cette vue en négatif, au final qui est du bon côté et qui du mauvais ? Quel côté est juste ? Au final quelle différence entre les deux camps ? Ne sont ils pas tous les mêmes ?
La scène finale résume, sur une image moins pessimiste que le sujet qu'elle résume, l’entièreté du film. Et si tout n'était qu'une version plus bestiale d'un jeu ? L'affrontement de deux camps obéissant aux mêmes règles, sur un même terrain marqué d'une délimitation centrale qui n'a aucun effet sur le déroulement du match. On perd ou on gagne, peu importe... une partie ne mène qu'à une autre. Et les problèmes du quotidien n'interrompent qu'un court instant le jeu, avant d'être vite oubliés. Et le ballon continue de rouler, l'engrenage continue de tourner.
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le 20 nov. 2016
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