Le thème de la marginalité joue une grande importance sans doute dans l'oeuvre du cinéaste américain Martin Scorsese . Une quarantaine d'année avant Silence ( 2017 ) , en 1976 , Taxi Driver nous présente un marginal , Robert de Niro , ancien Marine , chauffeur de taxi à New York , à la fois homme ordinaire et héros , face aux aspects glauques de New York .
Il récidive en 2017 , en nous présentant , deux autres marginaux jésuites ( j'entends par là "profils atypiques " ) , qui vont partir , au péril de leur vie , à la recherche de l'un des leur ( Liam Neeson , la liste de Schindler ) dont ils ont appris avant par lettre (une lettre qui a mis plusieurs années à leur parvenir ) , qu'il a du apostasier , c'est à dire renier son catholicisme .
Si le Japon sous l'influence des Etats Unis a accepté , dès les années 1850 de s'ouvrir vers l'occident sur le plan économique et commercial avant son Ere Meiji en 1867 , il n'a jamais voulu en revanche du monothéisme chrétien , de sorte qu'aujourd'hui la religion dominante le Shintoïsme n'est pas monothéiste .
Le film est un peu surprenant dans la mesure , où ce pays , un peu comme la Russie ou la Chine , rejette encore aujourd'hui une part de son histoire et n'est donc pas trop tourné vers l'autocritique de ses aspects plus sombres ( d'où des relations encore difficiles avec la Chine , par rapport à la Seconde Guerre mondiale ).
Il est vrai que livre dont il est tiré est écrit par Shûsaku Endô , écrivain très admiré par Graham Greene , dont la mère japonaise catholique a exigé qu'il soit baptisé sous le nom de Paul ,sans compter qu'il a été étudié la littérature française à Lyon et notamment les oeuvres de Bernanos , Mauriac et Claudel .
Il a donc réfléchi à la question du monothéisme au Japon ..
On souvient que le dernier livre de Freud lui même , publié l'année de sa mort en 1939 , s'intéresse à Moïse et au monothéisme .
En 2015 , un professeur d'Oxford , Peter Frankopan a publié un livre sur les routes de la soie , "the Silks roads" , dont le but est de contester un vision "européocentrée" de l'histoire dominante au profit d'un autre regard sur le monde oriental.
Il est vrai en tout cas qu'on assiste aujourd'hui à une réelle asiatisation du monde sur le plan à la fois économique et culturel .
Cela doit -il empêcher pour autant de porter un regard critique sur ce phénomène ?
Les deux prêtres qui débarquent au Japon , un peu comme un commando en situation de survie , sont accueillis par une minorité de chrétiens japonais qui vivent dans la clandestinité car le christianisme est persécuté . Les catholiques sont torturés avec une cruauté très raffinée .
Et aussi curieux que cela puisse paraître , cela m'a fait penser au titre d'un livre d'Amélie Nothomb dont le père a été diplomate dans ce pays et qui a écrit une expérience personnelle douloureuse dans "Stupeurs et tremblements".
Les chrétiens persécutés au dix septième siècle , vivent concrètement dans "la stupeur" et "les tremblements " , tout comme l'héroïne de Stupeurs et tremblements dans son entreprise moderne.
Le pluralisme religieux , l'athéisme de Michel Onfray , ou l'agnosticisme d'autres philosophes font partie d'une liberté sacrée : la liberté de conscience .. malgré tout la même liberté de conscience n'interdit pas la critique .
Ne peut - on ainsi faire l'hypothèse que cette l'asiatisation du monde amène une forme spécifique d'existentialisme oriental parce qu'elle est marquée par une espèce de matérialisme "existentiel du vide" .
Cela peut expliquer pourquoi le marxisme a si bien pris dans certains pays d'Asie , en Chine et en Corée du Nord ou au Vietnam , car le marxisme ou "matérialisme dialectique " est un matérialisme "cousin" sans doute du précédent , de même d'ailleurs qu'ils sont parents du matérialisme capitaliste .
Ce matérialisme existentiel du vide a plusieurs traductions concrètes : l'importance de la miniaturisation et de la dématérialisation au Japon ( on sait que ce pays est en pointe dans la troisième révolution industrielle , ce qui contribue à expliquer que sans ressources , il soit néanmoins la troisième puissance mondiale ) , mais aussi l'importance de la cosmétique .
Par ailleurs un professeur d'histoire des Sciences à l'université de Cambridge Simon Schaffer vient d'affirmer ( Le monde du 14 novembre 2018 ) que " la dématérialisation du kilo" est" une révolution théologique ,car elle marquerait selon lui , la fin de l'incarnation"..
En effet , la Conférence générale des poids et mesures vient de modifier la définition du kilo , de l'ampère , du kelvin et de la mole. Ainsi on définira désormais le kilo en utilisant un balance électromécanique qui mesure la valeur de la constante de Planck.
Il en déduit peut être un peu trop rapidement " que cette nouvelle définition du kilo marque la fin de l'incarnation ."
Il semble ainsi qu'il y ait aujourd'hui dans le monde universitaire britannique une influence de l'asiatisation du monde en tout cas , tant chez Monsieur Frankopan que monsieur Schaffer .
Mais , le fait de définir le kilo autrement , à l'heure où l'on" dématérialise" la monnaie ," les bulletins
et les dossiers scolaires" et beaucoup d'autres choses encore , tout comme d'ailleurs la part des incinérations augmente , ne prouve en rien la fin du mystère de l'incarnation car on ne peut
l' enfermer dans les limites étroites des lois de la physique conventionnelle.
Il s'agit donc plus d'une projection des envies de monsieur Schaffer plus que la réalité de la soi disant disparation d'un concept .. de même que la montée des Vegan ne remet pas plus en cause le concept d'incarnation en tant que tel.
On pourrait sembler à ce stade bien éloigné du film Silence . Peut être pas tant que cela.
Les deux prêtres sont des héros parce qu'ils acceptent le risque du martyre et qu'ils vont jusqu'au bout de leur croyance et de leur foi . Ce faisant , ils défendent concrètement , le concept d'incarnation auquel ils adhèrent jusqu'à l'extrême torture éventuelle de leur corps .
Ainsi le monothéisme chrétien ne saurait être un monopole , ou un impératif catégorique pour qui que ce soit , mais il n'est pour autant en rien interdit de s'inscrire avec résignation dans le courant dominant , un autre "mainstream" , d'une certaine asiatisation du monde .
Dit autrement , le taxi driver de 2018 n'est en rien obligé d'emprunter exclusivement les" nouvelles routes de la soie" , pas plus que celles empruntées par les porte conteneurs géants ( tel le nouveau Saint Exupéry français .. ) qui polluent tant la planète ..