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Green Lantern
Après un détour par l’académisme plus classique de L’Histoire de ma femme, la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi renoue avec les thématiques qui irriguaient déjà le fascinant Corps et âme : explorer...
le 7 avr. 2026
Après un détour par l’académisme plus classique de L’Histoire de ma femme, la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi renoue avec les thématiques qui irriguaient déjà le fascinant Corps et âme : explorer les limites de la communication humaine par l’ouverture au monde de la nature. Au monde animal succède ici le végétal, dans un film ambitieux qui traverse les époques.
Le récit se met sous le patronage d’une démonstration d’un neuroscientifique, qui explique à ses étudiants la différence de perception entre les adultes et les jeunes enfants. L’adulte adopte la « spotlight consciousness » : il braque un projecteur sur l’objet de son attention, cette efficacité ayant tendance à oblitérer ce qui l’entoure. Le bébé recourt davantage à une « lantern consciousness », une conscience diffuse et périphérique, sans hiérarchie. Le monde végétal, selon le scientifique, aurait le même type de rapport à son environnement, et le film va travailler cette idée dans sa structure.
Un même lieu, l’université de Marburg, en Allemagne, dans le parc duquel trône un Ginkgo Biloba centenaire, voit défiler trois époques, chacune affublée de son format. 1908, en noir et blanc 35mm, les années 70 en 16mm et la période contemporaine dans un numérique dénué de grain. Trois personnages, tous liés au monde universitaire, se placent, à l’aune de l’arbre, dans un surplomb solitaire et marginalisé qui les conduit à observer leurs contemporains, tenter de les rejoindre tout en construisant une trajectoire atypique. La première femme étudiante du début du siècle, un étudiant ne suivant pas forcément le mouvement, un chercheur bien décidé à transformer le lieu déserté en temps de pandémie en havre de recherche. Enyedi navigue avec douceur d’une période à l’autre, laisse se dessiner des voies de traverse charriées par la vie profuse et silencieuse de l’arbre. La beauté des images épouse à la perfection des sensibilités en devenir, dans des récits initiatiques qui ne se limitent pas à la jeunesse. Le cadrage travaille en profondeur la cohabitation des arbres, des architectures et des silhouettes : il investit un monde qui, d’abord opaque, se déploie aux expériences sensorielles et s’affranchit des limites du langage dans lequel la civilisation humaine semble s’embourber, chaque groupe humain s’acharnant à dresser les barrières du sexisme, du militantisme ou des classes sociales entre le chercheur et le gardien des lieux. Cette odyssée des époques, du lien et d’une quête de transcendance n’est pas sans rappeler La Bête de Bonello, mais dans un versant bien plus apaisé, au sein d’une thébaïde où l’on aurait fait du savoir la vertu première.
Car le double mouvement qui permet d’accéder à cette nouvelle forme de communication n’est pas sans contradiction : il exploite des avancées technologiques (la photographie en 1900, les capteurs en 70, l’informatique en 2020) qui mettent surtout en lumière les limites la perception humaine. De superbes séquences jouent ainsi de cette alternance entre l’obscurité et la lumière : la sphère lumineuse balancée dans l’amphi des étudiants, la préparation du café pour Hanes ou la pose de Grete face au photographe qu’elle transforme en entretien d’embauche inversé. Enyedi s’émerveille de l’ingénierie humaine, comme elle l’avait fait avec l’électricité dans Mon XXème siècle, tout en en explorant la fragilité, et les dérives possibles par l’intellectualisation qui en découle irrémédiablement. La présence des Élégies de Duino par Rilke prolonge la réflexion du poète, qui expliquait notre incapacité à nous sentir chez nous dans un monde interprété. Le monde masculin est incapable d’imaginer l’irruption d’une femme en son sein, et la photographie, à laquelle elle s’initie, est déjà une refabrication du réel ; un jeune homme sensible semble inadapté à la révolution sexuelle ; un chercheur asiatique vomit le festin d’accueil par ses homologues allemands. Il faut, pour lâcher les amarres, accepter les frimas de la contemplation, les silences du vivant et l’affirmation des corps. Entre méditation, érotisme et observation sensitive, et sans aucune lourdeur didactique ou anthropomorphique, Enyedi ménage le déploiement d’une pleine conscience qui accepterait, dans la perception du monde, sa part d’hallucination. Cette élévation, loin de quitter le monde des hommes pour dévoiler un univers secret, permet au contraire de sonder leur vérité profonde, dans l’incarnation continue de leurs visages, leurs sourires, leur curiosité tendue vers le réel. L’art et la science fusionnent alors dans cette infinie et euphorisante quête de sens, qui se résume parfaitement dans la sentence initiale du neuroscientifique : « La recherche n’est qu’une série de tentatives pour trouver des métaphores aux phénomènes du monde »
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le 7 avr. 2026
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