Je ne pensais pas un seul instant qu'un jour, j'aurais ressenti autant d'empathie pour un géranium.


Silent Friend, de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi, est mon billet d'entrée dans la filmographie de cette dame. Il va sans dire que je me ferai un plaisir non seulement de découvrir ses œuvres futures, mais aussi ses œuvres antérieures. Oui, ce film a été un petit coup de cœur.


C'est le genre de long-métrage que l'on n'oublie pas aussitôt que l'on a posé un orteil en dehors de la salle de projection. C'est sensoriel. C'est réflexif. Ce qui offre une part non négligeable à l'interprétation du spectateur et le pousse, d'une façon stimulante, à utiliser ses neurones. Ce qui tombe à merveille, puisque le film parle de neurologie : celle de l'humain, mais aussi — et surtout — celle des plantes... qui n'ont jamais été montrées autant comme des êtres vivants dans un film de fiction.


Qu'est-ce que raconte Silent Friend ? C'est l'histoire d'un ginkgo biloba, traversant son existence dans le parc d'une université allemande, qui va être lié, d'une manière plus ou moins indirecte mais toujours positive, à trois destins à travers les époques, que la narration alterne. D'abord, au tout début du XXe siècle, une jeune femme qui — dans un milieu encore très patriarcal, complètement écrasée par la présence masculine (même s'il y apparaît quelques rares visages bienveillants !), plutôt hostile à son égard — va devoir s'affirmer en tant qu'étudiante en botanique. Une circonstance ayant l'apparence d'une malchance va cependant lui faire découvrir une passion pour la photographie et l'amener beaucoup plus loin qu'elle ne l'espérait. Ensuite, au tout début des années 1970, on suit un jeune étudiant étouffant sous ses inhibitions, qui va se retrouver à devoir s'occuper d'un géranium — pas uniquement pour l'arroser, mais aussi pour mener une expérience scientifique sur celui-ci avec un polygraphe — après s'être vu confier cette tâche par une jeune étudiante devant s'absenter, qui l'attire (ce qui est réciproque !). Le contact avec les plantes va, lui aussi, le pousser à s'affirmer. Et enfin, en 2020, dans un campus déserté à cause du confinement dû au Covid, un professeur en neurologie chinois entreprend une expérience sur le ginkgo, pour analyser les parallèles entre le cerveau et les connexions entre les plantes et les arbres, et qui, en s'exécutant, dans ce qui est pourtant un contexte de profond isolement, va se rapprocher des autres...


Les passages entre les différentes périodes sont très fluides et très clairs, notamment grâce à une savante utilisation de la photographie. Pour la plus ancienne intrigue, on a droit à un noir et blanc en 35 mm d'une beauté sèche qui n'aurait pas détonné chez Michael Haneke. Mais, comme pour les deux autres histoires, il s'en dégage beaucoup de chaleur... et pas seulement humaine. Pour l'intrigue des années 1970, on a du 16 mm au grain de bonne vieille pellicule, avec des couleurs naturellement vives. Et enfin, pour l'intrigue se déroulant à une époque pas si lointaine, que l'on a tous connue, on a une photo numérique aux teintes glacées, bien dans les habitudes filmiques d'aujourd'hui. Sinon, pour celles et ceux qui pourraient être effrayés par le sujet et s'attendre à un film d'auteur chiant avec des plans-séquences fixes de trente minutes sur un kalanchoé, je vous rassure : cela n'est absolument pas le cas. Il se passe toujours quelque chose à l'écran. Le rythme est dense. Et s'il y a des détails et quelques séquences dont le sens peut, sur le coup, vous échapper (mais justement, c'est de cela que je parlais lorsque j'évoquais une stimulation des neurones — donc c'est un très bon point : cela fait confiance à votre intelligence !), globalement, on comprend ce qui se passe sans problème. Si vous vous laissez porter, vous allez totalement être envoûté par les deux heures et demie du film. Personnellement, je n'ai pas du tout vu le temps passer (pour preuve, je n'ai pas regardé une seule fois l'heure sur mon portable durant le visionnage !).


Pour les qualités de l'ensemble, il ne faut pas oublier d'évoquer la distribution absolument parfaite, autant pour les rôles principaux que secondaires. Je me permets quand même deux belles mentions spéciales. La première pour l'ultra-charismatique Tony Leung Chiu-wai, qui réussit à émouvoir à travers une interprétation tout en retenue et en minimalisme. La puissance de la sobriété. La seconde pour la jeune comédienne suisse Luna Wedler que, en dépit d'une carrière débutée depuis le milieu des années 2010, je croise pour la première fois. La caméra l'adore (le noir et blanc lui sied à ravir !). Et, derrière une contenance ballottée par les épreuves, par son regard, par ses postures, l'actrice arrive à faire ressentir avec intensité les sentiments qui agitent son personnage.


Bref, ce qui se dégage de ce Silent Friend, d'une délicatesse puissante, c'est que les plantes ont des choses à dire, à nous dire, sur elles, mais aussi sur nous. Et ça, c'est fort.

Plume231
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Les meilleurs films avec Léa Seydoux, Les meilleurs films de 2026 et Carnet de bord 2026 (cinéma)

Créée

le 3 avr. 2026

Critique lue 747 fois

Silent Friend

Silent Friend

9

Sergent_Pepper

le 7 avr. 2026

Suivre

Green Lantern

Après un détour par l’académisme plus classique de L’Histoire de ma femme, la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi renoue avec les thématiques qui irriguaient déjà le fascinant Corps et âme : explorer...

Silent Friend

Silent Friend

8

Docteur_Jivago

le 2 avr. 2026

Suivre

Entre deux mondes

Dans Silent Friend, Ildikó Enyedi tisse un lien subtil entre le visible et l’invisible, entre les êtres humains et le monde végétal. Le film s’organise autour de trois récits situés à différentes...

Silent Friend

Silent Friend

9

Slapkanovitch

le 18 oct. 2025

Suivre

Empreinte végétale

L'ami silencieux qui donne son nom au splendide nouveau long-métrage de la cinéaste hongroise Ildikó Enyedi est un ginkgo biloba pluricentenaire, une espèce d'arbre connu pour sa forte capacité de...

Babylon

Babylon

8

Plume231

le 18 janv. 2023

Suivre
Dernière modification

le 18 janv. 2023

Chantons sous la pisse !

L'histoire du septième art est ponctuée de faits étranges, à l'instar de la production de ce film. Comment un studio, des producteurs ont pu se dire qu'aujourd'hui une telle œuvre ambitieuse avait la...

Le Comte de Monte-Cristo

Le Comte de Monte-Cristo

3

Plume231

le 1 juil. 2024

Suivre

Le Comte n'est pas bon !

Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise adaptation, il y en a des fidèles et d'autres qui s'éloignent plus ou moins du matériau d'origine. Et la qualité d'un film, issu d'une adaptation...

Oppenheimer

Oppenheimer

3

Plume231

le 20 juil. 2023

Suivre

Un melon de la taille d'un champignon !

Christopher Nolan est un putain d'excellent technicien (sachant admirablement s'entourer à ce niveau-là !). Il arrive à faire des images à tomber à la renverse, aussi bien par leur réalisme que par...