A beaucoup d’égards, Sinners cristallise l’essence du cinéma. Sur les plans narratif, technique et artistique, Sinners est à la croisée des chemins. C’est un film d’auteur, un projet original mélangeant les genres, à l’allure d’un blockbuster. Ni une franchise, ni une volonté d’en être le point de départ. Un film à la fois politique, social, mais également un OVNI mélangeant le fantastique, l’horreur, l’action, tout en empruntant certains de leurs codes aux films d’époque et aux drames musicaux, à l’exposition anormalement longue et prudemment rythmée.
Sinners est indéfinissable, et c’est bien pour ça qu’il est un objet d’étude et de critique intarissable. Le film est en plus d’être un divertissement de grande qualité, porteur d’une réflexion sur la place de nos communautés et sur l’importance de nos cultures et de leur préservation, face à l’individualisme et l’assimilation. C’est un film sur la liberté face à l’oppression, et Ryan Coogler jongle avec ces thèmes pour obtenir un résultat conçu pour être une expérience de visionnage, spectaculaire et marquante, destinées aux salles de cinéma.
Le(s) genre(s) au service des messages
Les œuvres qui ont plusieurs niveaux de lecture sont celles qui me donnent souvent le plus à réfléchir. Même si ce n’est pas au gout de tous les spectateurs, Sinners m’a convaincu par la complexité et la profondeur du traitement de ses thématiques. J’ai vu dans ce film une triple dimension narrative. La première est culturelle. Ryan Coogler utilise la musique et les marqueurs générationnels de la culture afro-américaine pour l’honorer et l’affirmer en dépit de toutes les forces visant à l’amoindrir ou l’asservir. Il y a des scènes fabuleuses comme la séquence de mélange des genres musicaux, incarnation d’une culture qui accueillante, gommant les inégalités. Elle est inclusive envers d’autres communautés et libère, comme Preacher Boy, se libérant du joug de la religion incarné par son oncle. Cette vieille usine se transforme en refuge, qui va néanmoins être assailli par d’autres symboliques.
La culture est au service d’une liberté se trouvant sous la constante menace de l’assimilation, de l’oppression et de l’individualisme, que Ryan Coogler choisit de faire incarner par l’utilisation du genre fantastique et des vampires, afin d’en marquer la gravité et la dangerosité. Mais ce n’est pas tout. Au-delà du fait que Remmick soit irlandais et incarne là une culture jalouse, car effacée avec le temps par le système, d’autres acteurs (le KKK notamment), viennent rappeler que la menace vient de partout, y compris de l’intérieur du pays, nourrie par le racisme et la discrimination naissant dans le coeur des hommes. La scène de chant Rocky Road to Dublin montre à quel point la culture afro-américaine court le risque d’être assimilée, contaminée par Remmick et ce qu’il incarne.
Le vampire devient d’ailleurs le bras armé du racisme et de l’oppression du système américain, puisque c’est la transformation de deux membres du KKK par Remmick qui va le conduire à découvrir où se retrouve l’usine et ce qui s’y déroule, et qui va l’amener à cibler Preacher Boy et sa capacité symbolique de faire vivre et animer son identité. Puis, cerise sur le gâteau, on apprend que les vampires sont une hive mind, démontrant une nouvelle fois à quel point l’assimilation gomme l’unicité des communautés.
Le propos religieux tourne quant à lui autour du pêché, qui serait transmis et intériorisé par les jeunes générations, prisonières de la partie tragique de leur héritage. Une nouvelle fois, une idéologie vient réprimer les envies libertaires, jusqu’à traiter les dissidents commes des parias, à l’image du rejet de Preacher Boy par son oncle à la simple évocation du blues. Néanmoins, la religion ou plutôt la foi est également présentée comme libératrice et protectrice, une fois que l’action se concentre sur l’usine. Cette dichotomie rend l’analyse du fait relieux dans le film très intéressante, car elle complexifie la relation à Dieu et la croyance de tous les personnages, en intégrant des cultes plus primitifs que le catholicisme.
La troisième dimension est justement cet habile mélange des genres et l’utilisation des codes genrés pour faire incarner par les personnages des symboles ou des thèmes. D’abord un premier acte de film de gangsters mélangé à un film d’époque pour présenter les personnages et permettre de nous y attacher, puis un thriller surnaturel fantastique liant toutes les thématiques précédemment abordées... Enfin, la conclusion du film est tragique, puisque Smoke admet à un Preacher Boy vieillissant que le plus beau jour de leur vie était leur dernier jour. Je l’interprète comme signifiant que la "liberté" que Remmick et le “système” promettait aux vivants était une illusion. Ce qui rend l'arme des vampires encore plus cruelle : ils ont promis une illusion de liberté à une communauté oppressée. Il y a quelque chose de tragiquement inévitable dans cette fin, et confirmant la figure vampirique comme prédateur systémique se nourrisant des cultures pour les effacer, en utilisant un masque pour ressembler à leurs proies.
Art & technique - une oeuvre référence
L'utilisation de la pellicule et opter pour des changements de ratio d’image pendant le film sont des choix extrêmement forts pour transformer le film en une véritable expérience cinématographique. Adepte du tournage pellicule, qu’il avait déjà appliqué sur Fruitvale Station, son premier film entièrement tournée en 16mm, Ryan Coogler choisi ici de tourner Sinners sur deux formats simultanément, l’Ultra Panavision (2.76:1) et l’IMAX (1.43:1), fusionnant le format d’image le plus long avec le plus large pour modifier le ratio d’image afin que chaque séquence capture au mieux ce qu’il s’y passe, et donne une ampleur sans précédent au film.
Ces choix, accompagnés de tous les autres éléments : l’excellentissime casting mené par Michael B. Jordan, la composition, la photographie et le traitement de l’image et des couleurs, la bande-son incroyable... tout cela me pousse à placer Sinners sur un piédestal qu’il n’est pas prêt de quitter. Allez voir ce film l’esprit ouvert.