Plus que jamais, dédoubler un acteur au sein d’un seul film semble être devenu une mode à Hollywood. Procédé aussi vieux que le cinéma, le dédoublement ne cesse, depuis dix ans, de s’incruster dans des blockbusters comme « Legend » (2015) avec Tom Hardy, « I Know This Much Is True » (2020) avec Mark Ruffalo, et rien qu’en 2025 il y a déjà eu « Mickey 17 » avec autant de Robert Pattison, ou « The Alto Knight » avec un double Robert De Niro. À ces deux derniers exemples, « Sinners » répond un contour bien meilleur, le dédoublement de Michael B. Jordan en jumeaux semblant de prime abord dispensable au déroulement du récit, lequel aurait sans doute conserver sa limpidité avec un seul personnage principal. En revanche, la présence des jumeaux n’est pas sans nous axer sur une belle idée de Ryan Coogler, portant ici les casquettes de réalisateur, scénariste et producteur au service d’une honnête série B de vampires réalisée avec des moyens de A, prenant pour cadre l’inauguration d’un club de blues dans la Louisiane des 30’s. Cette idée, elle repose sur un jeu entre séparation et réunion des corps, le tout orchestré dans un lot de séquences réussies. Parmi elles, on pense à un plan où l’on voit la silhouette d’un vampire se projeter dans les airs, immédiatement suivi par un raccord de mouvement attrapant une chanteuse montant sur scène. Nombreux sont également les plans séquences suivant des corps dans la foule, lesquels affichent une désynchronisation entre l’image et le son, suivant un personnage tout en nous laissant entendre des conversations en off.
L’idée d’une énergie circulant entre les corps par la voix de la musique gouverne le film : son montage, ses dialogues et mêmes son histoire ne cessent de tourner autour de cette idée de réunion mélomane entre passé, présent et futur, allant même jusqu’à mettre en scène ladite réunion dans une mordante envolée musicale. De même, les deux frères jumeaux campés par Michael B. Jordan ne cessent de ressasser leurs passés communs et d’envisager leurs futurs ensembles, tout en encrant solidement (et sans doute très narcissiquement) leurs silhouettes protéinées dans le présent via des méthodes de business ouvertement mafieuses et violentes. L’Amérique dépeinte par « Sinners » est jalonnée par la violence physique, mais là où le film capte certainement mieux l’attention, c’est en s’approchant de la violence morale. Il y est régulièrement question du KKK, d’appropriation culturelle, de communautarisme, et à ce titre Coogler n’est pas sans suivre le chemin tracé par Jordan Peele avec « Get Out » (2017), où l’horreur trouvait son élément déclencheur dans la différence des couleurs de peau. Ici, les afro-américains doivent à nouveau faire face à une Amérique où l’hostilité à leur égard est endémique et systémique. À ce titre, on saluera Coogler de ne pas avoir utilisé les vampires comme une métaphore balisée de la haine raciale, mais plutôt comme des catalyseurs de l’épouvante éprouvée par tout un peuple, à l’image du chapitre constituant le meilleur moment du film, où les créatures buveuses de sang arrivent à la fête et jouent tout sourire dans l’espoir d’y être invitées.
Malheureusement, « Sinners » se laisse rapidement tétaniser par son ampleur, s’achevant dans un climax indécis et maladroit, où la mise en scène se laisse gangréner par la platitude lourdement commerciale d’un montage alterné illustratif. S’en suit également une interminable suite d’épilogues achevant de marteler ce jeu entre le temps, les corps et la musique, évaporant toute forme de mystère. Aussi, le film parvient à tourner l’une de ses principales vertu en faiblesse en développant à l’excès ses personnages. Il le fait à un stade où on ne parlerait même plus de développement, mais de remplissage. Ils nous gavent d’informations sur ce qu’ils sont, sur leurs passés, leurs désires, tellement que certains finissent pas perdre totalement la froideur nécessaire pour capter une once d’intérêt. C’est d’ailleurs à l’image de ce que propose Michael B. Jordan : surinvesti, l’acteur excelle dans sa double présence, mais à force de trop en dire sur ces jumeaux, son jeu décomplexé tourne à vide. Le film aurait mieux fait de s’assumer ouvertement comme la série B qu’il est, plutôt que chercher à millimétrer minutieusement son narratif, choix qui de surcroit retarde et ramollit son déploiement fantastique.
Il faut dire, on est là sur un film commençant sur du christianisme, se développant sur fond de sorcellerie, nous récompensant de prédations vampiriques, et lorgnant sans cesse vers la présence du KKK, le tout rythmé par une soirée endiablée dans un club de blues où se croisent chants mystiques et R’n’B. Aussi, tous les personnages sont soumis à une culture dominante souhaitant les freiner dans leur affirmation de soi, et Coogler utilise habilement les vampires comme des aveux d’échecs proposant aux protagonistes de « vendre leurs âmes » afin d’échapper aux contraintes hégémoniques. C’est là une excellente stratégie narrative, malheureusement mise à mal par le fait que « Sinners » veuille manger à toutes les adresses qu’il croise, sans savoir (et sans vouloir) rester simple. Superficiellement complexe, certes, mais voilà enfin une très bonne proposition de soupe à l’ail directement adressée aux vampires de l’aseptisation hollywoodienne.