Sister Midnight est le premier long-métrage du réalisateur Karan Kandhari. Et si ce dernier s'inspire ostensiblement de Wes Anderson, à travers ses plans et quelques mouvements bien symétriques et bien centrés, ainsi que de David Lynch, avec son atmosphère qui, en dépit d'un cadre très réaliste, peut très vite virer à l'absurde, au grotesque (ces animaux en stop-motion, c’est tellement joyeusement débile que cela en devient réjouissant !) et au cauchemar surréel, le cinéaste imprime une patte bien personnelle à l’ensemble.
Le discours de fond est un défonçage en règle de la société indienne, avec ses conventions patriarcales bien étouffantes — aussi bien pour les hommes que pour les femmes — et ses superstitions qui virent souvent à la stupidité la plus profonde. L'intrigue se résume à la libération d'une femme qui, de toute façon, n'était absolument pas faite, à l'origine, pour se soumettre à tous ces codes. C’est à partir du moment où elle s’en affranchit, où elle réussit pleinement à être elle-même, que le monstre se réveille.
Rien de surprenant ni de nouveau à l’horizon, me direz-vous ? Ben si, justement, parce que la manière de le raconter n’est pas du tout banale. On ne peut pas deviner quelle sera la scène suivante, vu que l’ensemble mélange complètement les tons : humour noir, fantastique, film de vampire, horreur, surréalisme, avec fréquemment des moments bien macabres. La trajectoire de l’héroïne pour parvenir à ses fins est abrupte, chaotique. Il lui arrive continuellement n’importe quoi. C’est à ce point WTFuckesque qu’il est difficile de ne pas en rire.
Bon, par contre, c’est dommage que le tiers central ait une méchante tendance à tourner en rond, à se répéter continuellement. Il aurait pu facilement être élagué de dix ou vingt minutes. Heureusement, cela est rattrapé par un dernier tiers qui diversifie largement les cadres et les situations, tout en retrouvant un rythme assez efficace.
En outre, il serait criminel de ma part de ne pas évoquer l’actrice principale, Radhika Apte, qui porte magistralement, par son charisme et son talent (réussissant à passer d’un registre à un autre, ainsi qu’à exprimer une large gamme d’émotions avec une aisance admirable !), l’intégralité du film.
Bref, Sister Midnight — à partir pourtant d'un postulat et d'un discours de fond qui pourraient sembler conventionnels — vire très vite à l'OFNI bien barré, certes perfectible (ce fichu tiers central !), mais qui parvient tout le temps à ne jamais être prévisible. La performance inoubliable de Radhika Apte achève de rendre aussi jouissive qu'emballante cette proposition de cinéma peu conventionnelle.