Clairement, j’étais guère motivé par Sister Midnight, film anglais tourné en Inde, réalisé par un réalisateur britannique d'origine indienne, production internationale et vu à Cannes et dans divers festival… ce qui me rappelait un peu Santosh, un film sorti l’année dernière et que j’avais trouvé sans grand intérêt et qui m’avait un peu agacé dans sa démarche plutôt pénible de prendre un récit endémique pour le passer au tamis festoche/franceinter/télérama afin d’en faire un pur produit « acceptable » pour les boomers des audiences occidentales pas foutues de faire l’effort d’affronter une grammaire cinématographique jugée trop exotique. Bref, j’avais un a priori négatif reposant sur pas grand-chose et qui s’est révélé, forcément, totalement injuste ! Parce que Sister Midnight a beau être pétri d’influences internationales hétéroclites et illustré par une affiche déconcertante et une bande sonore foutraque où se culbutent Motorhead, du folk cambodgien ou les Stooges, son propos échappe à la standardisation confortable et redoutée pour s’en aller plutôt crapahuter joyeusement dans son propre domaine, délirant et radical.
D’emblée, et pendant un bon moment, le film m’a surtout évoqué un autre film, inattendu et surprenant : "Des Teufels Bad" (le Bain du Diable), chef d’œuvre de noirceur dépressive qui se déroulait quelque part, dans un petit village pourrave d’une montagne autrichienne au XVIIIe siècle, une époque et un lieu qui, sur l’échelle du funky, n’étaient pas sortis de la cave. Dans un film, comme dans l’autre, nous avons un récit entièrement consacré au calvaire d'une jeune femme tout juste mariée qui emménage dans un taudis déprimant et loin de chez elle... Dans une inhospitalière forêt des Alpes ou au cœur d’une ville indienne grouillante, elles ne sont pas vraiment heureuses, se sentent délaissées, frustrées, incomprises et surtout terriblement seules. Elles ne savent pas s’occuper du foyer et sombrent lentement dans une dépression sans fin. Les deux maris, plus ou moins maladroits mais attentionnés, ne comprennent pas ce qui se passe et ne peuvent qu’être les témoins désemparés de la révolte de leurs femmes. Elles vont bien chercher à faire des efforts, à se corriger, à trouver les conseils d'autres femmes, plus aguerries (une autre épouse ou une belle mère), mais rien n’y fait. Les divers rituels païens ou la sorcellerie sont inefficaces. Lentement, mais sûrement, les ténèbres vont tout emporter et le film tourne au cauchemar. À partir de là, les deux films s’écartent vers deux destins différents. Si le film autrichien vagabondait à la lisière du fantastique, le contemplait parfois, il restait pourtant encré dans la réalité avant d’embrasser l'horreur la plus pure. De son côté, Sister Midnight va se plonger dans le surnaturel et s'offrir une sorte de rédemption par le féérique. Que l’on considère la dimension fantastique du film de Karan Kandhari comme réelle, ou qu’on opte pour une plongée onirique et fantasmée, peu importe. Le récit a bifurqué vers le merveilleux sordide et semble s'être accordé aux affèteries de mise en scène, rappelant, de manière ostensible, les dispositifs de Wes Anderson mais trempé dans une noirceur épuisante. Comme si la dimension foutraque du récit qui, à l'instar de son héroïne, ne savait où aller avait finit, enfin, par se trouver un cap. Ce qui m’apparaissait, dans un premier temps, comme une coquetterie, le développement du récit me l’a imposé comme une évidence.
Uma, la femme, est de tous les plans ou presque. C’est dire ce que le film doit à Radhika Apte, sa formidable actrice principale, unique point de convergence visuel et émotif du film. C’est elle le vaisseau qui nous emmène dans ce voyage éprouvant, calvaire certes plus loufoque que la doloriste descente aux enfers de la jeune femme de Teufels Bad. Face à elle, c’est le flegmatique Ashok Pathak qui interprète le mari. Quelle brillante idée et quel plaisir de retrouver ici l’un des interprètes de la série Panchayat où Pathak crevait déjà l’écran ! Face à Radhika Apte, il est parfait de désarrois et de maladresses dans son rôle de prolo de la ville marié à une fille des champs qu’il ne comprend pas… Un personnage tragique, empoté et nonchalant que le film humanisera progressivement, au fur et à mesure que son foyer sera contaminé par l’ennui et la charogne. La dépression d’Uma est une maladie qui aura des conséquences inattendues, cyniques parfois, lorsque la blancheur de sa peau sera saluée par d’autres femmes, qui se demandent bien quelle crème elle utilise… car sa lividité a la beauté d’un éclat de lune. La révolte sourde et séditieuse qui suinte du désespoir d’Uma envahit progressivement le personnage, l’écran et tout le film. C’est une mutation qui mène à la monstruosité, seule libération d’un anticonformisme étouffant. Que faire de tout ça, j’en sais rien, tout ce que je sais c’est que j’ai adoré le voyage.