Peu à peu, je rattrape mon retard sur la franchise James Bond, dont je ne suis pas un grand fan. Mais je me suis quand même tapé tous les films jusqu'à celui-là, avec, il faut bien le dire, de très nombreuses occasions d'abandonner en cours de route.
D'une certaine manière, les œuvres modernes consacrées à l'agent 007 enterrent, avec plus ou moins de subtilité, tout ce qui faisait que ce héros gentleman n'en était finalement pas vraiment un : son rapport prédateur avec les femmes, son zèle insupportable, son humour de beauf et son affranchissement total des lois les plus élémentaires de la physique, souvent au détour de scènes d'action excessivement ridicules.
Depuis Casino Royale, la saga a atteint une véritable identité 2.0, avec une gravité plus importante et surtout une profondeur accrue dans la définition de son personnage. Bond connaît désormais de véritables crises, des failles, des échecs et des remises en question qui sont traités avec sens et presque avec justesse. Daniel Craig incarne un agent moins invincible, moins caricatural, et donc forcément un peu plus humain.
Mais Skyfall a l'avantage de se distinguer encore davantage des films précédents, déjà grâce à l'évolution des rapports entre les personnages, et notamment entre Bond et M. La directrice du MI6 connaît ici ses propres cas de conscience, doit répondre de ses décisions et faire face aux conséquences de son passé. Cela donne beaucoup de relief à l'ensemble et permet enfin à leur relation de dépasser le simple rapport hiérarchique.
Bond, de son côté, reprend du service après avoir été déclaré mort, avec un sérieux problème de perte de vitesse. Ses capacités d'agent de terrain ont pris un sacré coup et, pour une fois, le film ne fait pas simplement semblant de fragiliser son héros avant de le transformer à nouveau en machine de guerre cinq minutes plus tard. Cette vulnérabilité accompagne une bonne partie du récit et donne davantage de poids à ses actions.
L'action est bien pensée, plutôt bien dosée, et les dialogues sont plus incisifs, plus léchés. Le film semble moins obsédé par l'idée de devoir constamment prouver que James Bond est cool et laisse davantage de place à ses personnages.
L'apparition de Javier Bardem en ennemi numéro un m'a d'abord laissé perplexe, notamment à cause de la définition très maniérée et manifestement refoulée de son personnage. J'ai eu peur de tomber dans une nouvelle caricature. Il a pourtant fini par me convaincre grâce à un jeu beaucoup plus subtil qu'il n'y paraît de prime abord. Derrière son extravagance se cache un personnage réellement inquiétant, mais surtout intimement lié à M, ce qui lui donne une véritable raison d'exister au-delà de la traditionnelle fonction du méchant mégalomane de service.
J'ai également beaucoup apprécié la distance significative que Bond prend ici avec la gent féminine. Dans cet épisode, il n'y a pas vraiment de Bond Girl, en tout cas aucune qui occupe l'écran en tant qu'honorable plante verte destinée à être séduite avant que le scénario ne passe à autre chose. La place est laissée à M, qui forme avec Bond un duo rafraîchissant, profond et étonnamment touchant. C'est probablement l'aspect du film que j'ai le plus aimé.
Il y a quand même des défauts, à commencer par ce sentiment épuisant de recommencement perpétuel qui accompagne toute la franchise. On peut moderniser Bond, déconstruire certains de ses travers, assombrir son univers, approfondir ses blessures et changer les visages autour de lui, mais au bout du compte, il faut toujours remettre la machine en route.
Et c'est là que se trouve ma principale limite avec James Bond. Finalement, j'aimerais presque que Bond meure et que la saga s'achève. Cette franchise est usante. Même lorsqu'un épisode est très bon, comme celui-ci, il reste prisonnier d'une nécessité de renouveler éternellement la même formule. On change suffisamment de choses pour donner une impression de nouveauté, tout en conservant un schéma qu'un public fidèle a déjà ingéré mille fois.
Skyfall est donc probablement l'un des épisodes que j'ai le plus appréciés jusqu'ici, précisément parce qu'il tente de faire quelque chose de plus profond avec son personnage et son univers. Mais même lorsqu'elle est aussi bien exécutée, je ressent depuis longtemps déjà l'usure de la formule James Bond.