La vision de ce film restera sans doute indissociable d'une anecdote personnelle que je ne me priverai pas pour ressortir en soirée. Imaginez le tableau : Daniel Myrick, venu présenter en France le cultissime Projet Blair Witch plus de vingt-cinq ans après sa sortie, fait salle comble. Une projection suivie de près de deux heures de questions-réponses avec le public, où le cinéaste prend plaisir à répondre à toutes les questions, se livre avec passion et sincérité, entre ses déboires hollywoodiens, l'improbable genèse du film, sa méthode de casting, sa rencontre avec les acteurs, l'importance accordée à l'improvisation pendant le tournage, la promotion du film à Cannes, sa propre famille et les films qui l'ont nourri. Il citait ce jour-là "Rencontres du troisième type" ; et c'en est une autre qui attendait les bisseux fidèles trois jours plus tard, dans une petite salle de concert lyonnaise reconvertie en cinéma pour l'occasion.
Sans doute en raison de ce week-end de trois jours du 8 mai, sans doute aussi un peu en raison d'une programmation très complète qui demandait de faire des choix si on ne voulait pas se retrouver à courir dans tous les coins de la ville, il n'y avait finalement pas beaucoup de festivaliers ayant répondu au rendez-vous de Skyman. Cela contrastait avec l'hystérie du Projet Blair Witch vécue le mardi d'avant, mais il faut dire qu'on parle d'une réalisation complètement inconnue en France, par un Daniel Myrick qui a de toute façon peiné à s'exporter au-delà des frontières des Etats-Unis après le Projet Blair Witch, malgré quelques réalisations à gros casting (comme Solstice, en 2007, qui affichait à son générique les débutants Shawn Ashmore et Amanda Seyfried). Il était donc là, le Myrick, un samedi après-midi, tranquillement accoudé au bar du Périscope, en baskets et hoodie bleu.
Je ne sais pas si vous réalisez le truc, mais donc, à deux mètres de vous, au bar où vous allez après le boulot dans votre ville, il y a ce gars, tout seul devant une bière au milieu des festivaliers, qui a réalisé l'un de vos films préférés il y a vingt-sept ans. Je n'ai jamais sauté aussi vite au visage de quelqu'un. Je n'écrirai pas ici les réponses osées qui m'ont été données par l'homme, à des questions pas moins osées que je me suis moi-même surpris à baragouiner dans un anglais dégueulasse, notamment sur le futur reboot de la licence chez Blumhouse (récemment officialisé). Mais lors de cette rencontre, comme de la précédente, j'ai été complètement stupéfait par l'accessibilité de l'homme, la simplicité de son discours, le courage assumé de sa vision du cinéma de genre et sa profonde humilité quant à son succès des années 2000, qu'il qualifie lui-même d'accidentel dans un revers de la main.
Skyman, comme son cinéaste, est un film qui dégueule d'amour pour son histoire et ses personnages. Il n'y a même plus d'horreur, d'ailleurs ; dans un geste de science-fiction optimiste et joyeux, le film s'aventure, sans doute logiquement compte tenu des inspirations déclarées de Myrick, sur les traces de "Rencontres du troisième type", qui est, aujourd'hui encore, l'un des seuls films hollywoodiens mettant en scène des aliens sympa. Le concept n'est pas tant de les voir, que de peindre la folie de ceux qui veulent prouver qu'ils existent. Comme l'un des spectateurs le soulignait très justement à l'issue de la projection, il est difficile de ne pas lire dans ce récit l'allégorie du combat d'un artiste pour sa vision. Succédant à des expériences hollywoodiennes l'ayant échaudé, Daniel Myrick se met donc peut-être en scène à travers le personnage joué par Michael Selle, quarantenaire asperger s'échinant à prouver aux siens l'existence d'aliens qu'il aurait aperçu dans sa jeunesse, suivi dans ses préparatifs par une équipe de télévision. Tout le monde le prend pour un fou, mais il n'en démord pas, et mènera son chantier jusqu'au bout.
Avec Skyman, Myrick choisit de quitter le found footage pour embrasser le faux documentaire plus classique. Dans son cadre désertique et ses techniques de montage (qui incluent de la musique, et des cadrages cinématographiques complètement assumés), le film reproduit à sa façon le miracle de Blair Witch : avoir été une source d'inspiration pour d'autres cinéastes, comme, à l'évidence, Dutch Marich et sa série "Horror in the High Desert" qui ressemble beaucoup, dans ses techniques et lieux de tournage, à cette nouvelle proposition de faux documentaire ; mais aussi, et peut-être surtout, Jordan Peele avec "Nope", qui tricotait un discours méta similaire à travers ce même prétexte du dévoilement de l'invisible. Tièdement accueilli par la critique et les spectateurs aux USA (Skyman a, objectivement, beaucoup de petits problèmes qui n'en font pas un indispensable comme a pu l'être son prédécesseur : l'aspect un peu trop ronflant du montage, le jeu d'acteurs hésitant et les lieux communs égrenés par le scénario l'éloignent trop de cette forme de génie qu'on a pu lui connaître), c'est toutefois un film qui ne se regarde pas tant comme un véritable objet de fiction que comme un projet personnel, presque intime, concluant vingt ans d'aventures hollywoodiennes difficiles. Daniel Myrick, loin de l'esprit de niaque des requins peuplant aujourd'hui l'industrie du film d'horreur, est un monsieur tout-le-monde qui a trouvé le succès sans le chercher. Il se raconte à travers son personnage de visionnaire malgré lui, qui met en scène, armé de sa seule passion et d'une poignée de dollars, ce qu'il veut montrer. Le fait que d'hypothétiques extraterrestres nous attendent au bout du chemin est ainsi presque secondaire. Skyman dit, avant toute chose, l'importance de sortir des sentiers battus, le pouvoir qui sommeille en chaque personne de créer, même (surtout ?) dans l'adversité.
Dans sa longue masterclass suivant la projection de Blair Witch quelques jours plus tôt, Myrick affirmait que chaque individu sur Terre portait en lui au moins un excellent script. La difficulté était de réunir les conditions pour l'exprimer, embarquer une équipe, profiter d'un bon alignement des étoiles pour que le projet naisse, arrive à son terme, et connaisse le succès. Il rappelait que le Projet Blair Witch, en son temps, avait profité de l'émulation créée par les débuts d'Internet et la popularité des programmes en shaky cam à la télévision américaine. Forcément, Skyman, vingt ans plus tard, a perdu la force de son contexte de sortie. Dans son approche humble, il ne cherche ainsi plus qu'à apporter les réponses que son cinéaste avait jusqu'ici éludé, pris en tenaille entre un emballement médiatique et des projets sans contrôle. Cela fait de ce film, plus qu'un faux documentaire ou qu'un film de genre, un manifeste sur la liberté créative et le pouvoir d'une passion individuelle. Considérée de ce point de vue, la chose en devient une sorte d'objet éducatif intéressant, pas forcément très enthousiasmant en tant que pur projet de fiction (je n'aime de toute façon pas les faux reportages sensationnalistes, même si Skyman évite quand même de trop en faire) mais follement riche pédagogiquement et humainement. En particulier, les ponts qu'on peut tracer entre celui-ci et le "Nope" de Jordan Peele sont d'autant plus troublants. Comme quoi, peu importe ce qu'il fait, Myrick semble destiné à inspirer les gens autour de lui. N'est-ce pas cela, au fond, un artiste ?