Qui a entendu parler de l’esclavage « traditionnel » pratiqué dans les îles indonésiennes ? Pas moi en tout cas, et je n’ai pas trouvé de mention particulière de ce fléau, les sites mentionnant Sumba étant surtout destinés aux touristes. Le réalisateur, habitant de Sumba, a décidé de s’attaquer à la traite d’être humains sur son île, même si c’est un combat difficile auprès des gens qui en bénéficient : les « aristocrates » locaux, descendants du roi (raja), la caste des nobles.
L’Indonésie est un pays complexe et un peu méconnu sous nos latitudes, et j’ignorais l’existence de cette île (peuplée de 600k habitants), majoritairement chrétienne. Il explique dans l’introduction que l’esclavage local est un véritable système, et plutôt que de le traiter dans son ensemble, il fera le choix de suivre une famille noble pour montrer les conditions de ces esclaves, et tenter de les libérer.
C’est compréhensible, car si l’esclavage est désormais officiellement illégal, il subsiste dans la partie Est de l’île. Dans ces tribus connectées au monde est maintenu le principe de filiation royale et dans la tradition ancestrale, le Raja était enterré avec tous ses esclaves, encore vivants. Aujourd’hui, ça ne se fait plus. Et Papa Lucky, le maître qu’on va suivre, n’éprouve aucune honte du traitement qu’il inflige à des enfants : marques de torture dans le dos d’une petite fille, travail forcé, enfants au regard vide habillés de loques crasseuses. Le réalisateur les filme, parfois de manière insistante alors que certains enfants ne veulent rien dire, ni montrer leur visage. Mais Papa Lucky assume complètement : Dieu a créé les hommes pour le servir, et en tant que descendant de la famille royale, il est une émanation de Dieu. Et donc il mérite d’être servi par d’autres êtres humains. Le réalisateur le filme face caméra énonçant ces propos, puis les montre à d’anciens esclaves, ou même à Papa Lucky quand il est confronté par le chef du village.
Un thème constant est celui de la définition de l’humanité, par opposition à la condition animale. Un esclave peut acheter sa liberté en échange de chevaux, chèvres, vaches ou autre bétail utile. Papa Lucky met d’ailleurs les deux sur le même plan. Oui, ses enfants-esclaves sont des humains, il le reconnaît. Mais ils se comportent comme des animaux, et doivent donc être traités comme tels. Quand le chat monte sur la table, on lui donne un coup de pied. Le relativisme de la condition humaine est aussi montré à travers le mariage, qui se pratique toujours avec un système de dot. Là encore, il faut fournir des animaux (ou de l’argent) en échange de la mariée. Paradoxe que met en lumière le réalisateur, sans le creuser.
Difficile d’avoir une vue globale du problème avec ce docu, car il choisit l’étude qualitative plutôt que quantitative, ce qui permet au moins d’avoir un fil rouge : tenter de saper les convictions de l’esclavagiste et de sauver les jeunes enfants esclaves. Un des enfants finira sauvé, mais le combat global continue. Je regrette néanmoins des ficelles un peu grossières pour appuyer le pathos, et une mise en scène du réalisateur un peu forcée : des gros plans sur sa moue désapprobatrice ou sur des victimes perdues lorsqu’on évoque des sévices subis. On lit très bien la honte profonde qu’éprouvent certaines victimes, mais ça verse parfois dans le voyeurisme.
Un documentaire néanmoins utile, très bien réalisé et qui montre cette île inconnue de tous, véritable paradis digne d’une carte postale, contraste d’autant plus fort avec le sujet. Mais qui laisse un petit goût d’amertume quand même pour cette mise en pâture, peut-être nécessaire, d’enfants exploités. Et pour l’étude de cas en tant que telle, qui dépolitise un peu trop, en en faisant surtout une histoire de personnes, plutôt que d’un système, dont on n’aura finalement pas appris grand-chose.