Le droit constitutionnel à la futilité

Il fallait un certain culot, ou une certaine dose de quelque chose, pour enchaîner Mysterious Skin avec une comédie de défonce portée par l'actrice des Scary Movie. Smiley Face suit une journée dans la vie de Jane F (Anna Faris), actrice au chômage et fumeuse professionnelle, qui commet l'erreur fatale d'engloutir la douzaine de cupcakes de son colocataire — lesquels, manque de chance, étaient des space cakes. Désormais plus haute qu'un cerf-volant, Jane doit remplacer les gâteaux, payer son dealer, honorer une audition et régler sa facture d'électricité avant quinze heures, programme qu'une série de mésaventures va transformer en odyssée hallucinée s'achevant au sommet de la grande roue de Santa Monica, une édition originale du Manifeste du Parti communiste à la main. Le film promet une stoner comedy, rien de plus mais alors, que vaut un film qui vise bas et atteint sa cible en plein centre, et de quel droit lui reprocherait-on de ne pas avoir visé ailleurs ?

Pour répondre, il faut d'abord regarder comment ce viser-bas s'organise. Tout le récit tient en une to-do list qu'une seule décision initiale rend définitivement inaccomplissable, avec une jolie perversité : Jane n'avance pas malgré les obstacles, Jane est l'obstacle, chaque étape de son parcours étant sabotée par son propre état. Le film transforme ainsi la liste de tâches en tragédie burlesque de l'incapacité. Mais encore faut-il s'entendre sur ce que cette incapacité produit à l'écran, car elle est le carburant d'un genre précis dont Smiley Face respecte scrupuleusement les lois. La comédie de défonce repose tout entière sur une disproportion : celle qui sépare la trivialité réelle des enjeux (récupérer des cupcakes, arriver à l'heure) du sérieux tragique, ou de la désinvolture souveraine, que leur accorde le personnage embrumé. Et si le procédé a fonctionné sur moi, c'est qu'Araki ne nous invite pas à observer Jane de l'extérieur pour ricaner de sa bêtise, il nous enferme dans sa logique interne, impeccablement cohérente une fois qu'on en accepte les prémisses délirantes. Le comique naît alors du frottement permanent entre cette cohérence subjective — Jane a toujours d'excellentes raisons de faire ce qu'elle fait — et la réalité extérieure qui la contredit à chaque plan.

Ainsi, certaines scènes fonctionnent super bien dans le comique de situation à l'image de celle qui survient dans une usine de conditionnement de viande. Jane y harangue les ouvriers dans un plaidoyer marxiste vibrant sur l'exploitation et la dignité du travail — puis Araki rembobine, et rejoue la scène depuis le point de vue extérieur : un charabia pâteux, indéchiffrable, ponctué de gestes vagues. C'est là toute la loi du genre condensée en deux plans, le gouffre exact entre l'expérience subjective de la défonce et sa réalité objective — sauf qu'Araki en tire une portée qui déborde la seule drogue, puisque ce décalage entre la conviction d'être brillant et le charabia réellement produit est la structure même de toute auto-illusion.

Et surtout, fait sans précédent chez Araki : les conséquences existent. Là où les héros de The Doom Generation ricanaient en échappant à leurs crimes, Jane est rattrapée, et même punie. Le cinéaste du nihilisme adolescent filme pour la première fois un monde où les actes coûtent quelque chose — ironie savoureuse, il aura fallu la plus futile de ses œuvres pour qu'il découvre la gravité des conséquences.

Tout cela ne tiendrait pas trente secondes sans Anna Faris — et c'est le genre lui-même qui l'exigeait, car la stoner comedy ne tient qu'à une actrice capable de jouer le sérieux le plus absolu au cœur du ridicule le plus total. Le rôle réclamait d'être un désastre authentique et un gag ambulant, tout en restant assez attachante pour qu'on investisse ses mésaventures. Faris tient cette ligne de crête sans un faux pas — regard vitreux, sourire idiot, et surtout une logique interne imperturbable qui rend chaque délire crédible dans son propre contexte plutôt que démonstratif.

Il faut cependant l'admettre sans détour, car c'est ce qui fixe la note : la structure en vignettes a un rendement décroissant. Le film est une compilation d'épisodes dont l'enchaînement doit tout au hasard, et certaines stations de ce chemin de croix cannabique — le détour chez le dentiste, la visite à la mère du professeur — fonctionnent nettement moins bien que d'autres, s'étirant au-delà de leur inventivité réelle. Il y a des creux, que la seule présence de Faris doit combler.

Alors, que vaut un film qui vise bas et touche sa cible ? C'est ici que le jugement se complique honnêtement. On ne peut pas lui reprocher ce qu'il ne tente pas ; on peut seulement mesurer ce qu'il réussit dans le périmètre qu'il se fixe et dans ce périmètre, il réussit beaucoup.

Ainsi à la lecture de review, il y a deux camps. Ceux qui crient au flop jugent Smiley Face à l'aune de ce qu'Araki devrait faire ; ceux qui applaudissent le jugent à l'aune de ce qu'il fait. Ce différend touche à la hiérarchie implicite des genres, où la comédie de défonce reste présumée coupable de vacuité quand le drame est présumé profond. On peut préférer l'Araki grave ; on n'a pas le droit de prétendre que celui-ci s'est trompé de film. Il a juste fait celui qu'on ne voulait pas qu'il fasse, ce qui, à bien y réfléchir, est la définition la plus constante de toute sa carrière.

cadreum
6
Écrit par

Créée

le 22 juil. 2026

Critique lue 8 fois

cadreum

Écrit par

Critique lue 8 fois

1

D'autres avis sur Smiley Face

Smiley Face

Smiley Face

5

Torpenn

1062 critiques

Film Marxiste

L'actrice de Scary Movie mange trop de space-cakes et passe une journée difficile devant la caméra du réalisateur de Doom Generation... Elle croise une grande roue, une usine de porcs, pas mal de...

le 3 sept. 2010

Smiley Face

Smiley Face

5

Ezhaac

901 critiques

La drogue, c'est mal, m'voyez..?

Comment un réalisateur peut-il être à ce point en phase avec le sujet de son film et être à ce point à côté de la plaque au moment de le conclure ? Ce n'est pas la seule question que soulève "Smiley...

le 7 oct. 2010

Smiley Face

Smiley Face

6

Petitbarbu

226 critiques

Paranoïaque activity

Du Snoop doggy dog ? C'est pas un secret, j'aime bien les comédies. J'aime bien les comédies de tous bords, de tous genres, et au milieu de ça, il y a un genre de film auquel je me dois de rendre un...

le 23 juin 2015

Du même critique

The Mastermind

The Mastermind

3

cadreum

1113 critiques

Une coquille vide

Présenté en compétition à Cannes 2025, The Mastermind marque le retour de Kelly Reichardt après showing up. Avec Josh O’Connor dans le rôle central, le film se glisse dans les plis du « heist movie...

le 10 sept. 2025

Wicked

Wicked

7

cadreum

1113 critiques

Réinvention imparfaitement sublime de Oz

Dans l’écrin chromatique du pays d’Oz, Wicked déploie un tableau où le familier et la ré-inventivité se répondent. Les palais scintillent d’émeraude, les prairies s'étendent, et les costumes...

le 1 déc. 2024

Jouer avec le feu

Jouer avec le feu

3

cadreum

1113 critiques

Dangereuse représentation de la radicalité

Dans "Jouer avec le feu" , Pierre, cheminot veuf, n’a que ses mains pour travailler, que ses principes pour tenir debout. Il a élevé ses fils dans l’idée d’un monde juste, où la lutte ouvrière et la...

le 31 janv. 2025