Ermanno (Claudio Segaluscio, acteur non professionnel, bouleversant d’intensité tout en intériorité) vit de vols de motos, aussitôt revendues. Il trompe son ennui et attend que la chance lui sourie en engouffrant son éphémère argent dans des machines à sous, qui ne lui délivrent que leur musicalité monotone. C’est sous les traits d’une jeune fille un peu égarée, tout droit venue de Pologne, Lena (Sandra Drzymalska, magnifique également) que le destin va se décider à le tirer d’une vie en état de léthargie. Poupée de porcelaine au visage de madone, étrangement absente à elle-même et à ce qui lui advient, Lena porte l’enfant que l’oncle et la tante d’Ermanno, infertiles, se destinent à adopter, grâce à la complicité d’un avocat. Ermanno est chargé de veiller sur la jeune fille jusqu’à l’accouchement et de se faire passer pour le père. Mais le détachement programmé résistera difficilement à la traversée d’une telle expérience...


Ce jeune couple confronté à une forme de parentalité a d’illustres cousins dans l’histoire du cinéma, à commencer par « L’Enfant » (2005), des frères Dardenne, ou encore, moins connu mais non moins remarquable, « Keeper » (2016), de Guillaume Senez. Carlo Sironi, également co-scénariste avec Giulia Moriggi et Antonio Manca, livre toutefois une œuvre forte et éminemment singulière, son premier long-métrage, après deux courts, deux documentaires et quelques réalisations pour la télévision.


De manière insistante, son magnifique « Sole » pose la question de l’horizon. Un horizon très présent à l’image : de loin, dans un premier temps, l’horizon marin qui s’offre depuis les fenêtres de l’appartement dans lequel les jeunes gens ont été provisoirement logés ; même horizon de mer, cette fois en photo, sur les murs et les portes de l’ascenseur, dans le hall de cet immeuble. Un horizon qui donne sa couleur à l’ensemble du film puisque la photographie, très belle, de Gergely Pohánok, plonge tous les espaces, intérieurs ou extérieurs, dans un bleu aquatique, amniotique. Quel horizon peut-il en effet s’offrir à ces deux jeunes gens visiblement privés de parents ? Lena déclare n’avoir jamais connu les siens et l’on comprend que le père d’Ermanno s’est défenestré ; quant à sa mère, il n’en est aucunement question... Or le prénom du jeune homme l’inscrit pourtant dans une recherche de lien familial, puisque son homophone espagnol, « hermano », signifie « frère »... De fait, Lena sera pour lui comme une sœur d’infortune, une sœur avec laquelle le lien sera ainsi d’emblée noué, factuel, et se passant de mots.


Un lien dans l’évolution duquel la naissance de l’enfant, la petite Sole éponyme, marquera toutefois une forte articulation, répercutée par le filmage. En effet, si la première partie, particulièrement froide et déshabitée, s’architecture en plans fixes qui disent l’enfermement des êtres dans des destins figés, la seconde, suite à la naissance de Sole, est mise en mouvement par cette vie nouvelle, l’irruption de ce « soleil » qui permettra peut-être à certaines trajectoires d’échapper à leur destin. L’attention de l’image aux jeux de lumière, aux reflets, aux effets d’éblouissement ou aux halos créés par les sources de lumière, aux contre-jours, aux ombres projetées, est d’ailleurs constante, renvoyant souvent les personnages à leur existence à la limite de l’immatérialité. En contrepoint, signalons la belle prestation de Barbara Ronchi en future mère adoptive, qui échappe à ce traitement dématérialisant. Malgré la précarité de son statut, elle est tout entière dans la dense réalité charnelle des gestes maternels, le corps déjà tout en creux et en courbes embrassantes, oubliant qu’il n’a abrité aucune vie, alors que Lena, dans la première partie, affichait souvent la rigidité d’une planche.


Le réalisateur italien signe ici un premier film envoûtant, peu loquace, puisque son image est autant mentale que narrative. Ses personnages évoluent dans des espaces qui frôlent parfois l’abstraction, comme la salle des machines à sous et le tunnel qui y conduit, ou les extérieurs singulièrement déserts. Un cheminement qui, malgré les lueurs d’espoir, mène les protagonistes vers un obscurcissement du cadre de plus en plus marqué et multiplie les doutes du spectateur autour de la maternité comme de la paternité : entre puissante matérialité et abstraction, entre les aspects légaux, symboliques, affectifs, qu’est-ce exactement que devenir mère, devenir père...? Un cheminement réflexif qui se prolonge ensuite en chaque spectateur et vient l’éclairer de son soleil d’ombres bien au-delà du temps de vision du film...

AnneSchneider
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le 25 août 2020

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Anne Schneider

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