Sacré morceau que le nouveau film de Ryusuke Hamaguchi !
Il y aborde énormément de choses sans jamais donner l’impression de vouloir cocher des thèmes : les relations humaines les plus simples, la manière dont on accompagne la fin de vie, la solitude, la maladie, le travail, mais aussi la façon dont le capitalisme use les corps, les lieux et les individus jusqu’à les vider lentement de leur énergie.
Tout passe par cette relation entre deux personnes épuisées pour des raisons très différentes, qui vont peu à peu apprendre à se regarder autrement. Dans cette relation, rien n’est forcé ou surligné, Hamaguchi laisse toujours ses personnages arriver les uns vers les autres à leur rythme, souvent à travers des détours, des silences ou des conversations qui semblent parfois banales avant de devenir essentielles quelques minutes plus tard.
Le film avance comme ça, tranquillement, en prenant le temps de laisser respirer les scènes. Il y a une vraie attention portée aux silences, aux gestes, aux hésitations, aux regards qui s’évitent puis finissent par tenir un peu plus longtemps. Au final, même dans les dialogues, parfois ce qui compte se trouve ailleurs, dans ce qui n’est justement pas dit.
La construction participe beaucoup à cette sensation. On suit alternativement la vie de l’une puis de l’autre, comme deux lignes parallèles qui avancent séparément avant de se rapprocher doucement. Hamaguchi filme d'abord beaucoup le quotidien du personnage joué par Virginie Efira avec énormément de patience : les trajets, les routines, les moments de fatigue, les discussions de travail, les repas, les temps morts. Puis, peu à peu, celui Tao Okamoto vient perturber, dans le bon sens, ce quotidien. Hamaguchi réussit à rendre tout ça extrêmement vivant, car dans la douleur, la tristesse, la mort, il parvient toujours à créer une étincelle, une petite bulle qui va permettre à ces deux personnages de se réinventer. Et nous, spectateur, on entre dans leur rythme jusqu’à avoir l’impression de partager leur fatigue, leur discussion, les joies ou les moments pénibles.
Cette structure donne au film un rythme très particulier, lent mais jamais figé. Il y a quelque chose d’hypnotique dans la manière dont les scènes s’enchaînent, souvent sans effet visible, simplement portées par la présence des personnages et la précision de la mise en scène. Une mise en scène qu'il évoque aussi à travers celle présente dans le film, faisant le lien entre les deux personnages.
Et puis il y a ces grandes scènes de dialogue dont Hamaguchi a le secret. Des moments assez longs, souvent filmés simplement, où les deux personnages parlent enfin sincèrement, ou essayent au moins de le faire. Il parvient à ne jamais faire de ces scènes des "performances", des grands monologues "impressionnants". Au contraire, malgré, parfois, des personnages sur d'eux, tout parait toujours fragile, improvisé.
Le film trouve aussi beaucoup de beauté dans des moments très simples, comme un rire qui casse enfin une tension installée depuis plusieurs scènes, une exercice pour personnes âgées, une manière de prendre soin de quelqu’un sans avoir besoin de le verbaliser. A l'image des aides-soignants dans le film, Hamaguchi arrive toujours à faire exister une vraie humanité au milieu de sujets parfois très lourds.
Et même si le récit reste centré sur ses deux protagonistes, le film sait aussi s’arrêter sur plusieurs personnages secondaires. Sans jamais voler la vedette, chacun apporte quelque chose au récit (une autre façon de vivre le soin, la solitude ou l’épuisement, mais aussi parfois des séquences plus drôles ou plus légères, comme avec Djibril). Ils donnent surtout l’impression que les personnages principaux existent dans un vrai monde, traversé par plein d’autres vies en parallèle.
C’est un film dense mais finalement très accessible. Hamaguchi continue de filmer les gens qui essayent simplement de vivre, de comprendre les autres et de continuer malgré la fatigue, la peur ou la perte. Et il le fait avec intelligence, douceur et précision, tout en faisant rayonner ses comédiennes.