Ryusuke Hamaguchi parcourt les couloirs d’un Ehpad pour y filmer l’existence avec la même attention qu’il a toujours portée au geste du quotidien. Dans ce flux continu, il confronte habitants et personnel du site à une image d’eux révolue — les vieilles photos lors des présentations de groupe —, à ce qui a été pris et ne reviendra plus — Sophie (Marie Bunel) en reste amère — et atteint des pics émotionnels inouïs dans son cinéma. Pourtant, son film n’est pas passéiste.
Le Japonais se tourne rigoureusement vers l’avant, et ce sont ses coups d’œils sur ce que l’échec d’un monde a laissé qui sont douloureux. Il déploie l’idée, très belle, d’aller au bout d’un impossible, d’un idéal, et d’évacuer les obstacles jetés sur cette voie avec l’apparition du personnage de Mari (Tao Okamoto), quasiment une figure de messie, comparable à Misaki (Tōko Miura) dans Drive my car ou Hana (Ryô Nishikawa) dans Le Mal n’existe pas, aux yeux de Marie-Lou (Virginie Efira), la directrice de l’Ehpad. Cela implique, je crois, une autre idée magnifique : sans cette apparition, sous la forme d’une metteur (Mari utilise précisément le mot « metteur » et pas « metteuse ») en scène, la voie vers le possible resterait obstruée.
Largement entamée dans Le Mal n’existe pas, la critique de l’utopie capitaliste (la croissance infinie avec des ressources finies) est encore documentée, parfois schématiquement. Peut-être que Ryusuke Hamaguchi force un poil le trait en fin de film, avec ses rappels de scènes antérieures. Sûrement cède-t-il trop à son scénario, aussi, lorsqu’il quitte Paris pour le Japon durant quelques scènes. Mais il revient à l’Ehpad. Soudain pourrait n’être que prosaïque — laver les résidents âgés, changer leurs draps, les aider à se relever… Il est emprunt du même mysticisme que les autres œuvres de son réalisateur, d’une rencontre presque fantastique (leur lien soudain, les langues…) entre Mari et Marie-Lou.