Soudain
7.9
Soudain

Film de Ryusuke Hamaguchi (2026)

Je suis un admirateur de Ryusuke Hamaguchi, l’un des cinéastes d’aujourd’hui dont je suis le plus assidûment la carrière. Mais quand j’avais appris qu’il allait tourner un film majoritairement en France, avec un casting composé en grande partie d’interprètes francophones, je craignais que, comme trop de cinéastes étrangers s’essayant à l’exercice, il ne parvienne pas à adapter sa direction d’acteurs et l’écriture des dialogues aux spécificités de l’Hexagone, à bien y ancrer l’intrigue. Ces craintes se sont révélées pleinement infondées. En effet, il a su tirer le meilleur de tout ce que son pays d’accueil avait à lui offrir — c’est une grande preuve d’intelligence, notamment, d’avoir choisi comme co-scénariste une Française, Léa Le Dimna, pour ce qui est de l’écriture ! — et il a su aussi croiser tout cela avec ce qui vient de son propre pays. Il suffit de constater notamment que, entourées de seconds rôles tous remarquables les uns que les autres, Virginie Efira (qui a appris le japonais pour l’occasion !) et Tao Okamoto dégagent une alchimie incroyable. Elles sont toutes les deux exceptionnelles — prix d’interprétation cannois plus que mérités.


Sinon, le style Hamaguchi, avec ses longues séquences donnant l’impression du temps réel, est plus que jamais présent : les banalités qui n’en sont pas, les silences qui peuvent en dire énormément y ont autant leur importance que les dialogues pouvant apparaître plus significatifs. Son goût des décors réalistes aussi. Pour les scènes se déroulant à Paris, quand on ne flâne pas avec les deux protagonistes dans les rues de la capitale, on est principalement dans un véritable EHPAD, parmi de véritables pensionnaires. Toutes les grandes qualités susmentionnées jusqu’ici font qu’on a vraiment la sensation d’être dans un environnement tout ce qu’il y a de plus réaliste. J’y ai totalement cru. On est à un milliard de kilomètres du type qui se contente de débarquer par le dernier avion pour Paris et d’y recracher tous les poncifs à deux balles sur la France qu’il avait appris auparavant. Non, Hamaguchi fait véritablement l’effort de connaître en profondeur l’autre, de s’y intéresser véritablement. C’est grandement digne du cinéaste de Drive My Car, pour qui la barrière des langues n’empêche pas la compréhension mutuelle, quand il y a un effort commun et naturel de se rapprocher (dans ce sens, les deux personnages principaux parlent tour à tour français et japonais comme des signes de bonne volonté !).


Pour ce qui est de l’intrigue, on suit une directrice d’EHPAD au bord du burn-out qui se bat pour faire appliquer une méthode de soin bienveillante appelée « Humanitude ». Ce qui donne lieu à beaucoup de tensions, car si les soutiens sont bien présents, les oppositions le sont malheureusement aussi. Heureusement, il va y avoir une rupture à partir d’une séquence se déroulant dans le parc des Buttes-Chaumont, donnant lieu à une rencontre absolument déterminante, qui va tout changer. Et à partir de là, le ton va se faire plus apaisé. Ce n’est pas pour autant que les thématiques et les discours de fond vont être abordés d’une façon naïve. Le capitalisme est un système qui vide autant les corps — filmés ici sans excès de pudeur ni de voyeurisme — que les esprits. Le film ne cherche nullement à le dissimuler — au contraire, il le met bien en avant autour d’un échange nocturne. Reste qu’il n’est pas impossible de créer, parmi toutes ses contraintes, une bulle dans laquelle la dignité, le respect, l’amour et l’intérêt pour son prochain ont leur place — cela peut passer par le bien du corps pour arriver à celui de l’esprit. Ce n’est pas parce que quelqu’un est dans son propre monde qu’il doit être considéré comme ne faisant plus partie du tout du nôtre. Ce n’est pas parce qu’on est proche de la mort qu’il n’est pas possible de laisser une trace pouvant avoir un impact positif sur les autres — il y a une scène, d’une grande force émotionnelle dans toute sa retenue, se déroulant dans le jardin de l’établissement, qui relève d’un petit miracle (je n’en déballe pas plus pour ne pas spoiler !). En outre, chacun a une existence qui mérite qu’on s’y intéresse, chacun a une histoire passionnante à raconter. Soudain est d’une grande richesse thématique et humaine, poussant à la réflexion bien après le visionnage.


Bref, pour conclure, Hamaguchi évite de transposer son univers — dans lequel il évoque l’intime tout en embrassant des problématiques profondément universelles — d'une manière mécanique et plate son cinéma dans un autre pays. Au contraire, il a trouvé, dans cette rencontre entre la France et le Japon, une nouvelle matière pour nourrir son regard. Et il peut compter pour cela sur une distribution absolument remarquable : Virginie Efira et Tao Okamoto sont toutes deux d’une justesse impressionnante, tandis que les seconds rôles contribuent eux aussi à rendre cet univers particulièrement crédible. Il en résulte un film à la fois profondément humain, d’une grande finesse et étonnamment apaisant malgré la dureté de ce qu’il raconte. C'est une œuvre qui prend son temps (mais devant laquelle on ne s'ennuie jamais, en partie car on a le sentiment de vivre constamment aux côtés des personnages !), qui fait confiance à l’intelligence et à la sensibilité de son spectateur, et dont les personnages continuent d’exister dans notre esprit longtemps après le générique de fin. Une très belle réussite, et surtout une nouvelle preuve que, chez Hamaguchi, les frontières culturelles et linguistiques ne sont pas forcément synonymes d'incommunicabilité. Je n’ai pas vu l’intégralité des films de la sélection de la compétition officielle du Festival de Cannes 2026, ce qui m’interdit évidemment de prétendre pour l'instant établir un classement définitif. Mais au regard de ce que j’ai pu découvrir jusqu'ici, je n'aurais pas été mécontent si Soudain avait remporté la Palme d'or.

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il y a 2 jours

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Plume231

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