On pourrait presque voir Spinning Man comme un discret exercice de funambulisme sur la corde raide de la mémoire. Le film s’ouvre sur une question anodine : « Avez-vous parfois des trous de mémoire ? » qui, dans la bouche de Guy Pearce, résonne comme un écho troublant à son passé cinématographique. Mais là où Memento disséquait la mécanique du souvenir avec la précision d’un horloger, ce nouveau thriller préfère s’attarder sur l’envers du décor : ces petits mensonges que l’on se raconte pour survivre à soi-même. Evan Birch, professeur de philosophie engoncé dans son confort bourgeois, voit sa vie basculer quand une étudiante disparaît. Sa voiture, sa présence au lac, ses antécédents troubles tout l’accuse, mais rien ne le condamne vraiment. C’est dans cet entre-deux, cette zone grise où la culpabilité devient affaire de perception, que le film trouve sa véritable matière.
Ce qui fascine, au fil des interrogatoires entre Guy Pearce et un Pierce Brosnan en enquêteur trop poli pour être honnête, c’est cette lente érosion des certitudes. Leur dialogue n’est pas un duel, mais une valse hésitante où chacun tente de lire dans les silences de l’autre. Le détective Malloy, loin du flic de série, semble presque compatir ou peut-être est-ce là sa plus redoutable ruse. Pendant ce temps, la femme d’Evan, incarnée par une Minnie Driver d’une justesse désarmante, creuse sa propre galerie de doutes, découvrant un rouge à lèvres oublié comme on met au jour une faille dans le réel. Le film excelle à montrer comment l’innocence elle-même, quand elle est trop défendue, finit par ressembler à un aveu.
Reste que cette mécanique subtile achoppe sur sa conclusion. À vouloir trop préserver le mystère, le scénario de Matthew Aldrich semble hésiter entre plusieurs dénouements, comme si la peur du point final l’empêchait d’assumer pleinement sa direction. Les amateurs de résolutions nettes en seront pour leurs frais. Mais peut-être est-ce là, justement, le propos : dans cette incapacité à trancher, à dire si Evan est victime ou prédateur, le film nous tend un miroir bien plus troublant. Après tout, dans la vie réelle, combien de vérités restent-elles à jamais suspendues entre ce qu’on a fait et ce qu’on a rêvé de faire ? C’est cette honnêteté dans l’inconfort, portée par des acteurs au sommet de leur art, qui fait de Spinning Man une expérience moins spectaculaire que durablement irritante au meilleur sens du terme.