Une pluie d’étoiles mortes. C’est l’image qui s’impose à l’esprit après la projection des Derniers Jedi, huitième volet d’une saga mythique désormais livrée aux moulinets incohérents de Rian Johnson. Dès les premières minutes, une dissonance subtile mais tenace s’installe, comme une fausse note dans une symphonie familière. Quelque chose grince, quelque chose se désagrège. Ce n’est pas seulement l’univers de Star Wars que l’on observe se déliter à l’écran, mais bien le langage même du cinéma populaire, détourné, déstructuré, puis vidé de sa substance.
Il faut s’attarder d’abord sur le scénario, car c’est là que le bât blesse de manière la plus flagrante. Un empilement de séquences juxtaposées sans réelle logique dramatique, où chaque scène semble écrite pour contredire la précédente, non par souci de complexité, mais par une volonté désespérée de surprendre à tout prix. Le film s’ouvre sur une bataille spatiale d’un grotesque assumé, où l’héroïsme s’effondre dans des échanges de dialogues dignes d’une sitcom, et où la tension dramatique s’évapore sous les ruades d’un humour anachronique et mal dosé. Le ton hésite, oscille, ne choisit jamais son registre. On croirait parfois assister à une parodie involontaire tant les ruptures de ton sont abruptes et les enjeux malmenés.
Johnson prend un malin plaisir à saborder méthodiquement chaque ligne directrice tracée par Le Réveil de la Force, comme s’il s’agissait d’un exercice de révisionnisme scénaristique. Les questions fondamentales sont expédiées dans un revers de main cynique. Qui sont les parents de Rey ? Des « nobody ». Pourquoi Luke Skywalker s’est-il exilé ? Parce qu’il est devenu, sans transition, un vieillard grincheux et suicidaire. La Force ? Une ressource aléatoire à laquelle tout le monde semble pouvoir accéder sans formation ni héritage. En cela, le film confond démocratisation du mythe et annihilation de sa structure. La subversion ne devient pas une proposition artistique, mais un effondrement.
La mise en scène participe pleinement à ce déséquilibre généralisé. Johnson, dont le talent de cadrage avait pu briller dans Looper, semble ici aveuglé par l’ampleur de la production. La caméra multiplie les effets de manche, les ralentis stériles, les travellings emphatiques, sans jamais retrouver la lisibilité épique qui faisait le sel de la trilogie originelle. Chaque duel de sabre laser, au lieu d’électriser, lasse par une chorégraphie sur-esthétisée qui préfère l’apparat au nerf. L’iconisation des personnages vire à la caricature : Luke devient une ombre de lui-même, Rey reste figée dans un rôle de néo-élue sans incarnation réelle, tandis que Kylo Ren, dans un numéro d’adolescent en crise, déambule entre colère et immaturité avec une constance désarmante.
La direction d’acteurs se révèle étonnamment absente. Daisy Ridley, pourtant pleine de promesses dans l’épisode précédent, peine ici à insuffler le moindre relief à Rey, réduite à un vecteur narratif sans aspérités. Adam Driver, que l’on sait pourtant capable de subtilités bouleversantes, semble perdu dans un rôle schizophrénique que le scénario refuse de trancher. Quant à Mark Hamill, il compose un Luke désabusé avec une ironie distante qui trahit autant le personnage que l’acteur lui-même. Reste une galerie de seconds rôles dépeints à la truelle, de Laura Dern en vice-amirale capillairement improbable à Benicio Del Toro dans un numéro cabotin si décousu qu’il semble échappé d’un autre film.
La photographie, trop souvent louée comme l’un des rares points forts du métrage, ne résiste guère à l’examen. Certes, quelques tableaux picturaux émergent, à commencer par cette planète recouverte de sel rouge qui évoque vaguement une gravure expressionniste. Mais ces effets esthétiques, certes soignés, peinent à s’inscrire dans une vision d’ensemble cohérente. La lumière oscille entre clarté clinique et obscurité artificielle, sans que jamais la palette chromatique ne soutienne un propos ou ne révèle une profondeur symbolique. L’image est belle, certes, mais creuse. Comme si l’on avait plaqué une photographie de prestige sur une trame de bande dessinée délavée.
Le montage ne fait rien pour corriger cette sensation d’effritement. Pire, il l’exacerbe. L’enchaînement des scènes manque de rythme, de respiration, de tension croissante. Les transitions sont abruptes, les ellipses mal gérées, et les séquences d’action, malgré leur fréquence, ne parviennent jamais à instaurer de véritable crescendo. Le climax tant attendu se dissout dans une série d’illusions optiques, de fantômes corporels et de faux sacrifices, comme si l’émotion devait toujours être esquivée au profit d’un effet de surprise sans lendemain. À l’inverse d’un Empire contre-attaque où chaque acte resserrait l’étau autour des protagonistes, Les Derniers Jedi se disperse dans un dédale de sous-intrigues où l’émotion se dilue.
La musique de John Williams, pourtant fidèle au poste, peine ici à faire vibrer l’âme. Moins inspirée, plus illustrative que véritablement symphonique, elle semble suivre les scènes comme un élève docile plutôt que de les transcender comme elle le faisait jadis. Les nouveaux thèmes sont oubliables, les anciens recyclés sans conviction, et le mixage sonore ne leur accorde guère de place. La partition devient un fond sonore au lieu d’être une voix dramatique. Un comble, tant la musique avait autrefois été la colonne vertébrale de l’univers Star Wars.
Quant aux effets spéciaux, ils obéissent aux standards de l’époque mais sans éclat. Tout est lisse, trop lisse. Le numérique envahit l’image avec une froideur industrielle, reléguant la magie artisanale des maquettes et des décors tangibles au rang de souvenirs nostalgiques. Les créatures numériques pullulent, à commencer par ces porgs ridicules, greffons marketing censés attendrir les foules mais qui parasitent chaque scène. Là encore, le divertissement se transforme en foire aux gadgets. Même la Force, dématérialisée à l’extrême, devient un simple super-pouvoir à la Marvel, où téléportations et projections astrales remplacent l’intuition mystique.
Il faut aussi interroger la place du film dans l’histoire du cinéma. Johnson prétend déconstruire le mythe. Il ne fait que le vandaliser. Au lieu d’interroger la figure du héros, il la tourne en dérision. Au lieu de complexifier le récit, il le dilue. Les Derniers Jedi ne renouvelle pas le genre, il l’affadit. Pire encore, il échoue à être un jalon cinématographique marquant. Là où d’autres œuvres de science-fiction — d’Interstellar à Dune — interrogent l’horizon métaphysique ou le destin collectif, Johnson nous offre un spectacle qui tourne à vide, prisonnier de ses propres paradoxes et d’une vacuité théorique qui confond mise à distance et désintégration.
Certains y verront une audace, d’autres une trahison. Mais dans un cas comme dans l’autre, l’édifice s’écroule. Le film est lesté par un désir de rupture si forcené qu’il finit par scier la branche sur laquelle il est assis. Il ne reste que des éclats : un regard perdu de Luke face à deux soleils, une main tendue dans le vide, un sabre jeté comme une blague de potache. C’est peu. C’est trop peu.
Et si, au fond, Les Derniers Jedi incarnait moins une œuvre de science-fiction qu’un symptôme : celui d’un cinéma populaire qui, dans sa volonté de se réinventer, en oublie sa propre grammaire. Un film qui voulait tuer le père, mais qui n’a fait qu’enterrer le fils.