Film-concert du début à la fin, le projet initial ne se fait pas parasiter par d'autres éléments qui auraient fait fausses notes.
A l'heure des plates-formes musicales en ligne, on jouit d'une grande liberté dans la sélection des morceaux, ce qui a eu pour effet secondaire de décrédibiliser l'écoute chronologique de l'album et le travail artistique qui s'y attache. Il est pourtant clair qu'ici chaque séquence de morceaux a été pensée, en particulier la première où l'orchestre s'étoffe de nouveaux instruments à chaque nouvelle musique, jusqu'à former une petite communauté éclectique qui s'accorde miraculeusement, ce qui agrandit petit à petit le cadre d'écran pour les prendre dans leur ensemble. Mais on pourrait en dire autant des autres séquences, elles ont toutes une façon propre de progresser.
On peut relever mille innovations chez les Talking Heads, on s'arrêtera à la mise en scène de leurs concerts et à la diversité instrumentale.
Toujours sobres, précises, et significatives les scènes se contentent de quelques ampoules, d'écrans d'arrière-plan et d'une petite équipe technique pour produire ses effets. On admirera la troisième séquence qui manie prodigieusement les ombres sur les visages, laissant seulement les yeux des musiciens visibles, de façon à mettre en évidence un certain anonymat personnel enfin conscientisé. Ou, répétant Stop Making Sense, David Byrne tend à ce moment le micro à la caméra, ce qui brise le 4eme mur, avec un certain sens du timing. De manière général il est toujours jouissif et fascinant d'observer les interactions entre musiciens, ils s'échangent des danses des paroles des instruments, s'envahissent se miment, faisant d'eux de petits électrons hétérogènes en étonnante cohésion.
Leurs concerts sont des catharsis épisodiques, portées par le parti pris des musiques synthétiques modernes, qui ont l'effet de décharges électriques, réveillant soudainement l'angoisse du sens que la société de consommation avait occulté en surface. S'y accompagnent les spasmes corporels, auxquels des paroles nerveuses s'ajoutent, témoignant d'un recul soudain et vertigineux : The world moves on a woman's hips. Cela étant, comme le dit le titre du 4eme morceau de Remain in Light, cela n'arrive qu'Once in the Lifetime, on prend conscience qu'on appartient à des flux qui nous dépasse, pour s'y rejetter avec une meilleure sérénité, letting the days go by, let the water hold me down, nappes aqueuses de nos vies, musicalisées par la primitivité du balafon africain et par la modernité du piano électrique : Melting Point instrumentale faisant écho à des dissonances internes, d'un écartèlement temporelle, en cours d'harmonisation.
Le film rend honneur au groupe. Il restitue sans bavure ce motif de l'absence de sens qui a frappé les États-Unis lors des 70's, et de sa guerre sans but au Vietnam, et qui a été le matériau initial des Talking Heads en le prenant par le bout de l'individu.