Stuffed
6.7
Stuffed

Court-métrage d'animation de Louise Labrousse (2024)

Est ce que ça marche avec des carbonara Lustucru ?

On a souvent tendance, peu être à outrance, de catégoriser ce que l'on ne comprend pas à travers des étiquettes "étrange", "expérimental", voire "WTF". C'est notamment le cas avec le Festival d'Annecy, dont sa sélection WTF peut fasciner mais devrait aussi nous poser des questions sur la raisons dont certains courts métrages d'animation peuvent se retrouver à ne pas être considéré comme les autres. Alors que la sélection Contrechamp regorge de propositions très atypiques, à l'image de My Favorite War d'Ilze Burkovska Jacobsen ou même Duel à Monte Carlo del Norte de Bill Plympton, à une époque où l'on cherche continuellement vers le progrès et la nouveauté avec la victoire écrasante de Flow à l'international (voire même à l'excès et de manière déraisonné, c'est un autre débat), pourquoi continuer à regrouper ce que l'on ne comprend pas et/ou peut trouver bizarre au risque d'invisibiliser ces courts métrages sous prétexte qu'il ne soit pas considéré comme conventionnelles ? Il est vrai que la sélection se veut avant tout comme un moment de légèreté et de plaisir régressif face à des créations particulièrement créatives et audacieuses qui seront parfaitement appréciés lors des séances de minuits, et que la connotation "WTF" n'est pas tant dans une forme de réduction des films dans une volonté de regrouper des courts métrages qui peuvent être à l'origine d'une très belle séance de minuit. Pourtant, cela n'enlève pas que l'on obtient une sélection comme celle de l'année dernière où l'on peut réunir des courts métrages au ton plus sombre comme Sans-Dents d'Enzo Gérard (mis à part un mixage son un peu surprenant, reste assez classique dans sa proposition) avec Corn Man Origin Theory d'Alexandre Louvenaz (un court métrage d'1 minutes et 19 secondes qui mettront à rude épreuve les adeptes du "Essayez de ne pas rire") avec comme seul justification que ce sont des courts métrages "qui ne laissent pas de marbre" et aux "contenus complètement désinhibés" (formulation plus travaillé pour dire qu'ils n'ont pas leurs places dans les compétitions conventionnelles). Malgré cela, j'étais très intrigué par un court métrage de la sélection, Stuffed de Louise Labrousse, qui semblait étrangement accessible au milieu d'une sélection aux styles très affirmés. J'avais une crainte de ne jamais pouvoir voir ce film en salle à cause d'un parcours très en catimini du côté de la région parisienne. Alors que la plus part des courts métrages de la sélection WTF d'Annecy (du moins du côté des courts métrages français) ont eu un parcours en festival très discret, Stuffed a eu un parcours surprenamment mouvementé avec même des projections au Festival International du Film Fantastique de Strasbourg, sous entendant des inspirations de genre à travers ce qui semble être un récit sur la découverte de soi d'une adulescente. Le mélange film questionnant sexualité et film de genre étant un mélange étant encore très rare (malgré de très belles propositions du côté de Julia Ducourneau avec Titane et Grave, ou même Coralie Fargeat avec Revenge et The Substance), malgré la catégorisation "WTF" qui peut nous préparer à tout (Supersilly de Veronica Martiradonna n'ayant pas été sélectionné dans cette sélection alors qu'il y avait largement matière à y entrer en toute légitimité), j'ai gaité l'arrivé de ce film en région parisienne comme rarement j'ai pu prospecter pour un court métrage d'animation. C'est alors une chance que la fête du court métrage ait décidé de programmer ce court dans le programme Le programme qui fait genre avec l'ensemble des meilleurs courts métrages du PIFFF (relevant d'avantage le niveau d'attente lorsque l'on a déjà vu certains, même si on peut regretter l'absence de Prends Chair qui aurait pu d'avantage mettre en avant le cinéma de genre en animation) et de Gérardmer.


Ce n'est pas faute au programmateur de nous avoir prévenu du contenu très cru, mais de tous les courts métrages projetés (et encore pas tous car le programmateur de la salle où j'étais a préférer déprogrammer deux courts métrages car "parmi les moins bons" pour mettre deux courts métrages d'école de cinéma, à ceux qui se demandent si c'est professionnels de descendre les courts métrages que tu projettes dans ton cinéma après les avoir projetés, non ça l'est pas) Stuffed est probablement celui qui a fait le plus réagir, et ce n'est pas pour rien. C'est un court métrage très osé qui n'hésite pas à (littéralement) tirer le fil de son concept pour mettre en avant un tabou qui est à l'origine même du court métrage. On entre dans l'intimité et le quotidien d'une jeune adulte et on est amené à tout voir, dans de manière parfois très cru, mais sans jamais tomber dans du voyeurisme malsain. Il y a forcément des moments où l'on rit et où l'on "juge", mais c'est avant tout à travers le regard du personnage (et de la réalisatrice par ricochet), à travers une caméra subjective qui juge le corps et la situation. Le film se rapproche ainsi d’œuvres comme Titane de Julia Ducourneau ou même L’Événement d'Audrey Diwan, et là où on pourrait s'attendre à ce que la parentalité puisse se limiter qu'à la bienveillance féminine sur le corps de la femme, le court métrage vient à pousser encore plus loin le raisonnement pour un résultat qui ne peut que décontenancer, et pas que positivement. On sent une minutie quant à la retranscription de l'ensemble des étapes vécu par le personnage, et la description quasi chirurgicale des sensations et sentiments ressenti durant l'acte. On a tout une métaphore très intelligente et maligne de la phase de plateau à travers le rideau de douche qui cède au fur et à mesure que le personnage se libère et, vu qu'on met l'accent sur le corps, on retrouve différents codes du cinéma de genre pour caractériser la douleur et le stresse que ressent le personnage principal, que l'on peut rapprocher à une forme hypertrophiée des premiers émois et sensations durant les premiers contacts intimes.


Le souci étant que l'on a du mal comprendre le regard que porte la réalisatrice sur ce qu'elle met en scène. Est ce que l'absurdité et certains moments burlesques doivent nous faire comprendre que le ton se veut léger ? Est ce que les scènes extrêmement graphique et la panique ambiante sous-entendent un ton plus grave et dramatique ? Tout cela peut se résumer dans le caractère même du personnage principal qui est à la fois naïve et espiègle lorsqu'elle regarde son corps, mais à la fois très sûr d'elle et adulte lorsqu'il va s'agir de prendre des décisions, mais aussi adolescente et immature lorsqu'il va s'agir de réagir à quelque chose de nouveau... Si on arrive à s'investir émotionnellement, on a du mal à s'identifier car n'arrivant pas à définir l'âge exact du personnage. Est ce une adolescente ? Une adulescente ? Une adulte avec une sexualité en retard ? Tout cela n'étant pas aidé par les dialogues, avec une sur-utilisation du langage grossier pour casser une forme de candeur adolescente qui est au centre de l'évolution du personnage. Le film se révèle alors assez maladroit et hésitant dans son exécution malgré de très belles idées et une très grande réflexion en amont. C'est visible surtout à travers la réalisation, mélangeant les styles, passant d'une animation 2D traditionnelle à de la peinture sur glace, qui soulignent les idées et la réflexion de sa réalisatrice. On ressent une grande inspiration du travail de Florence Miailhe (La traversée, Papillon) sur le travail de la matière, sur le mouvement du pinceau et de l'instabilité que le médium instaure, et c'est brillant d'avoir pensé à cette technique pour apporter une forme de légèreté contrastant avec l'animation 2D. D'un côté on a un dessin plein, plein de contours, fermé avec des couleurs mats avec assez peu de contraste (du moins pour le design du personnage), et de l'autre, on se retrouve dans un univers beaucoup plus aérien qui sous-entend une forme de relâchement et de décontraction. Le souci étant que l'exécution manque de maitrise, on sent que la réalisatrice n'a pas l'habitude de travailler avec cette technique. L'animation est assez rigide, manque en fluidité pour une scène se voulant légère et représentant une osmose, la peinture en elle-même n'apporte pas grand chose si ce n'est ces teintes pâles rappelant le bouillon, les impuretés et les traces du pinceaux ne sont pas assez exploités (on le voit notamment dans la représentation du corps du personnage qui parait brouillon)... et on en vient à trop souvent faire le comparatif avec le travail de Florence Miailhe. Mais plus que la forme, cela reste le fond qui manque de maitrise. Comme dit précédemment, on a du mal à cerner le point de vue que souhaite adopter la réalisatrice face à son sujet. On met l'accent sur la douleur et l'effort parfois éprouvant, mais l'instant de plaisir devant conclure le court métrage ne semble peu (voire pas) important car moins présent que l'effort et la souffrance. Tout cela peut se résumer à travers le travail du corps qui est très inégal entre la phase d'effort et de réconfort, où l'un est beaucoup plus intense et axé sur le corps que l'autre qui semble presque imaginaire et factice. On en vient presque à être plus intéressé par la situation devant introduire le propos du film que le sujet du film en lui même, et c'est ce qui pour moi est le plus gros échec du film.


Malgré de nombreuses maladresses et un manque de maitrise manifeste, Stuffed de Louise Labrousse souffre du comparatif que l'on peut établir avec des artistes ayant déjà traité ces thématiques, comme Florence Miailhe ou Lola Lefèvre. Cela reste un court métrage prometteur qui nous plonge dans l'univers fantastique et poétique de sa réalisatrice, dont on espère déjà voir ses prochaines créations.


13/20


N’hésitez pas à partager votre avis et le défendre, qu'il soit objectif ou non. De mon côté, je le respecterai s'il est en désaccord avec le mien, mais je le respecterai encore plus si vous, de votre côté, vous respectez mon avis.

Youdidi
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le 22 mars 2025

Critique lue 52 fois

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