Un éclair de blancheur traverse la nuit, une voiture glisse comme une balle perdue, et Paris se fend en deux pour laisser apparaître son envers scintillant. Subway surgit ainsi, dans un élan presque insolent, avec la candeur d’un graffiti fraîchement posé sur un mur encore tiède. Rien n’est expliqué, tout est lancé. Le film ne frappe pas à la porte, il déboule, il ricane, il file sous terre avec la légèreté d’un tube pop et l’aplomb d’un rêve éveillé. Dès les premières minutes, Luc Besson affirme une chose simple et précieuse : le cinéma peut être un terrain de jeu, un espace de plaisir pur, un mouvement avant d’être un discours.
Sous la ville, le métro devient un royaume parallèle, un décor mental plus qu’un lieu réel, un Paris débarrassé de sa carte postale et réinventé en terrain d’aventure stylisé. Les couloirs brillent comme des aquariums, les quais se transforment en scènes de concert improvisées, les salles techniques deviennent des tanières où l’on complote, où l’on aime, où l’on rêve. Besson filme cet espace avec une gourmandise contagieuse : travellings souples, cadres larges qui laissent respirer les corps, mouvements de caméra qui semblent toujours en avance d’un pas, comme s’ils anticipaient le plaisir à venir. Le découpage refuse la pesanteur ; il préfère la glisse, la vitesse douce, l’élan continu. Le film ne marche pas, il danse, et parfois il bondit.
Et cette danse est avant tout musicale. La bande originale d’Éric Serra n’accompagne pas les images, elle les propulse. Les lignes de basse, les rythmes synthétiques, les motifs entêtants donnent au film son pouls, son souffle vital. Subway est un film qui s’écoute autant qu’il se regarde, un film où chaque plan semble battre au tempo de sa propre pulsation intérieure. La musique infiltre les scènes, s’insinue dans les silences, transforme les moments anodins en instants suspendus. Elle donne au film cette allure de clip avant l’heure, non pas au sens publicitaire, mais au sens jubilatoire : une célébration du rythme, du mouvement, de l’énergie brute.
Les personnages eux-mêmes semblent surgir d’une mythologie pop bricolée avec amour. Christopher Lambert compose un héros lunaire, faussement détaché, véritable enfant qui joue à l’anarchiste élégant. Il traverse le film avec un sourire en coin, une nonchalance calculée, comme s’il avait compris que l’essentiel n’était pas de gagner, mais de rester en mouvement. Isabelle Adjani, silhouette blanche et regard inquiet, apporte une gravité fragile, une émotion à fleur de peau qui empêche le film de flotter totalement hors du monde. Autour d’eux gravite une galerie de figures secondaires délicieusement excessives : Jean Reno, silencieux et obsessionnel, frappe ses baguettes sur tout ce qui traîne sous terre, donnant au film une pulsation singulière ; Jean-Hugues Anglade, sur ses rollers, glisse, virevolte et transforme les tunnels en terrain de jeu ; Richard Bohringer, poète fatigué au cœur immense, ajoute sa mélancolie au tableau ; et les policiers grotesques ou autres marginaux improbables participent d’une même énergie. Besson aime ses personnages parce qu’ils aiment jouer, et cette complicité traverse l’écran.
Bien sûr, Subway ne prétend pas à la complexité psychologique. Les motivations sont parfois minces, les trajectoires émotionnelles esquissées plus que développées. Mais ce serait lui faire un mauvais procès que de lui reprocher ce qu’il ne cherche pas à être. Le film privilégie l’instant à la démonstration, le style à la justification. Il avance par éclats, par fulgurances, par morceaux choisis, comme un album dont certaines pistes marquent plus que d’autres, mais dont l’ensemble conserve une cohérence de ton irrésistible. Cette liberté a un prix : quelques flottements, une romance qui reste volontairement à la surface, une intrigue policière réduite à un prétexte ludique. Mais elle offre en échange une sensation rare, celle d’un cinéma qui s’autorise à être joueur, imparfait, vivant.
Visuellement, Subway affiche une audace qui, aujourd’hui encore, conserve son charme. Les lumières artificielles, les couleurs saturées, les contrastes appuyés composent un univers immédiatement identifiable. Chaque plan semble vouloir séduire, accrocher l’œil, provoquer un sourire. On sent l’influence de la bande dessinée, du clip, de la publicité, mais digérées, réinventées, mises au service d’un imaginaire personnel. Besson ne cite pas, il s’approprie. Il transforme le métro en terrain de fantasme, en scène où le réel accepte de se plier aux caprices de la fiction, où la vraisemblance s’efface au profit d’une vérité plus ludique, plus sensorielle.
Ce qui frappe, surtout, c’est la joie palpable qui traverse le film. Une joie parfois maladroite, parfois trop sûre d’elle, mais jamais cynique. Subway aime le cinéma comme on aime un terrain vague où tout devient possible, où chaque coin peut devenir un décor, chaque bruit une musique. Il regarde ses personnages courir, se cacher, jouer, répéter, tomber amoureux, avec un enthousiasme communicatif. Cette énergie, cette foi dans le plaisir de filmer, donne au film une vitalité qui compense largement ses faiblesses. On peut sourire de ses poses, lever un sourcil devant certaines facilités, mais il est difficile de lui en vouloir tant il respire la liberté et l’envie.
Avec le recul, Subway apparaît comme le témoignage précieux d’un moment où Luc Besson inventait son cinéma à vue, avant les carcans industriels, avant les univers trop bien huilés, avant la lourdeur des machines. Un cinéma de néons et de pulsations, de cavales et de riffs de basse, où l’élégance prime sur la démonstration, où le style est une déclaration d’amour plus qu’un écran de fumée. Ce n’est pas un sommet, mais c’est un battement essentiel, une note tenue dans la nuit urbaine.
Quand la musique s’éteint et que les tunnels se vident, il reste cette impression légère et tenace : celle d’avoir partagé une fugue clandestine, un instant volé sous la ville. Subway ne cherche pas à durer éternellement ; il préfère briller, intensément, le temps d’une course effrénée, avant de disparaître dans l’ombre bleutée des quais. Et ce scintillement, imparfait mais sincère, continue de vibrer longtemps après que la rame a filé.